-
Périple en GR
Datte: 31/12/2025, Catégories: #ruralité, #rencontre, #personnages, #adultère, Auteur: Delectatio, Source: Revebebe
... pour demain. Et Jeanne t’attend. Fred lève les yeux, lentement. Ils sont humides. Il ne dit rien. Il hoche la tête, simplement. Presque un remerciement, mais sans les mots. Mathilde lui prend la main une dernière fois, avec toute la tendresse d’une femme qui a aimé, qui a perdu, et qui a compris que parfois, le vrai amour, c’est de savoir quand il faut laisser partir. Jeanne l’attend à la gare, égale à elle-même. Elle ne lui saute pas dans les bras, pas d’effusion de sentiments. — Si tu veux rester, va falloir que tu m’aides à la ferme, affirme-t-elle d’emblée avec rudesse. J’peux pas m’occuper à la fois d’un homme et d’une ferme. Il a l’impression qu’elle lui ouvre les portes du paradis. Il voudrait la serrer dans ses bras. Mais, elle se détourne : pas devant ces gens, ça ne se fait pas. — Allons, monsieur le randonneur, soyez sage, la voiture est de l’autre côté. Fred sourit, presque bêtement. Il la reconnaît bien, dans cette manière de botter en touche, de camoufler le trouble derrière un air bourru. C’est exactement ça qui l’a séduit. Cette pudeur rugueuse, ce cœur caché derrière des mains calleuses. Elle ne l’attendait pas comme un prince, mais elle l’attendait quand même. Il la suit, docile, son sac sur le dos, une valise à roulettes qu’il traîne maladroitement sur les graviers de la petite gare. Elle avance d’un pas ferme, le chignon mal attaché, les bottes crottées, sans un mot inutile. Mais dans le clignement rapide de ses yeux, dans la ...
... raideur soudaine de ses épaules, Fred sent que ça remue, là-dessous. Qu’elle est bouleversée, elle aussi. — Dis donc, dit-il en la rejoignant, essoufflé, t’aurais pu m’envoyer le chien pour me guider. — Il a mieux à faire que de chaperonner un amoureux sénile, répond-elle, sans se retourner. Mais ses lèvres ont tiqué. Un début de sourire. Une fissure dans le masque. Dans la voiture, ils ne parlent pas tout de suite. La route ondule à travers les collines, les forêts roussies de l’automne finissant. Fred sent battre son cœur comme à vingt ans, pas d’angoisse ni de panique, juste cette drôle d’énergie, brute, calme, heureuse. Puis Jeanne finit par rompre le silence : — Si tu comptes rester, va falloir t’rendre utile. Les brebis, les clôtures, les fromages… Et t’attends pas à des câlins tous les soirs, hein. J’suis pas une femme de roman. J’suis sérieuse, j’déconne pas ! — J’ai pas besoin de roman, murmure Fred. Juste de vérité. Elle tourne la tête, brièvement, le regarde. Pas longtemps. Mais assez pour que tout passe dans ce regard-là : la joie, la peur, la tendresse, la surprise d’y croire encore. — Bon, dit-elle en rallumant l’autoradio, on verra si tu tiens l’hiver. Fred regarde défiler les arbres, le ciel, le décor de sa nouvelle vie. Il sait que rien ne sera simple. Qu’il va devoir apprendre, recommencer, peiner. Mais il sait aussi qu’il a franchi un seuil. Il n’a plus peur de vivre. Plus peur d’aimer. Il a juste envie de faire partie de ce monde-là, ...