-
Là où se cache le diable
Datte: 18/11/2022, Catégories: fh, collection, jalousie, confession, rencontre, Auteur: Volnay-a, Source: Revebebe
Pendant une soirée entre vieux copains, nous en étions à cultiver la nostalgie d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. La conversation menaçait de virer au « c’était mieux avant » mélancolique quand l’un d’eux nous proposa que, chacun à notre tour, nous racontions notre plus croustillante aventure de jeunesse de préférence croustillante. La consommation un peu excessive d’un excellent armagnac nous fit accueillir cette idée avec enthousiasme. Tout le monde y alla donc de son histoire jusqu’à notre ami Jérôme. Son tour venu, il déclara que n’ayant jamais rien vécu d’original, il préférait se taire. Cette excuse fut balayée avec indignation, et nous insistâmes si vigoureusement qu’il finit par se décider et voici ce qu’il nous raconta : En ce temps-là, dit-il, j’avais vingt-deux ans. Trois jours par semaine, j’étais pion dans un lycée de la grande couronne parisienne. Le reste du temps, j’habitais au dernier étage d’un immeuble de la rue Monge, dans une mansarde minuscule mais au loyer compatible avec mon modeste salaire. Les études d’histoires que je suivais avec un certain dilettantisme me laissaient le temps de hanter les cinémas d’art et d’essai du Quartier latin, d’aller dans des boîtes confidentielles écouter des chanteurs et des chanteuses qui ne l’étaient pas moins, et surtout, de palabrer au fond de divers bistrots, sur le meilleur moyen de faire enfin triompher la Révolution. Ces discussions ne s’achevaient que fort tard quand le ...
... patron, désireux de fermer enfin son établissement, nous poussait poliment mais fermement vers la sortie. Nous étions une demi-douzaine à loger dans le secteur de la rue Monge. Nous en revenions donc ensemble en continuant la discussion entamée avant notre expulsion. C’était l’occasion pour les jeunes coqs que nous étions de tenter de briller aux yeux d’Anne et de Françoise, éléments féminins de ce petit groupe. Françoise avait, avec Sophie Marceau, une ressemblance qu’elle cultivait discrètement. Anne, de son côté, affichait un profond mépris pour les conventions bourgeoises en général, et les oukases de la mode en particulier. En conséquence, elle était toujours vêtue à la diable de jeans, de chemisiers, de pulls toujours un peu trop grands et de blousons de préférence usagés. Le tout réduisait à presque rien des formes qu’elle ne se souciait pas de mettre en valeur. Avec cela, des cheveux châtains très épais, très foncés et très bouclés, deux grands yeux noirs et brillants, une bouche charnue aux lèvres rouge vif, un nez droit, des joues et un front assez larges et un menton volontaire lui composaient un visage qui ignorait le maquillage. Pour ma part, si je m’efforçais de tenir honorablement ma partie dans les assauts d’éloquence qui se livraient entre la place de la Sorbonne et celle de la Mutualité, c’était sans visée particulière ni sur Françoise ni sur Anne. En effet, le compagnon officiel de la première était un de mes plus proches amis et j’avais des principes ...