1. 39-45 : Travail obligatoire


    Datte: 28/06/2022, Catégories: fh, fplusag, campagne, amour, init, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe

    ... sur le fauteuil du bureau, légèrement en travers, jambes croisées. Elle n’avait pas dû entendre sonner ce piano depuis de longues années, deux petites larmes coulaient sur ses joues. Quand le lied fut terminé, Jean s’arrêta, effleurant encore l’ivoire du bout des doigts avec un léger frisson dans le dos. C’était le curé de son village, organiste émérite, faisant chanter ses ouailles à l’harmonium et, disposant d’un piano au presbytère, qui l’avait initié, ses parents n’en auraient pas eu les moyens. L’École Normale avait conclu sa rupture d’avec le clergé, mais son prof de musique avait continué de lui donner des cours hebdomadaires de façon à constituer un petit trio avec deux collègues, au violon et à la flûte. Et voilà qu’aujourd’hui, à plus de mille kilomètres de chez lui, il tirait des larmes d’une Teutonne dont il était le prisonnier. La vie est parfois étrange.
    
    Ils revinrent tous deux à la réalité alors que le soir commençait à tomber. Elle referma soigneusement la porte de ce sanctuaire où elle devait se recueillir quotidiennement, car il n’y avait pas la moindre trace de poussière, ni sur les meubles ni sur les livres. Jean se sentait marquer des points dans l’estime et l’apaisement de leurs relations qui, au départ, avaient tout pour être tendues. Elle montra la cuisinière en lui disant :
    
    — Ceci est mon pi-ano.
    — Ha ha ! Ouiii ! En France, les cuisiniers appellent cela piano !
    — Non ? Vraiment ? Ha ha ha ha !… Hans, je m’appelle Astrid. Merci Chean…
    
    Elle ...
    ... leur fit en quelques minutes, avec du lait, des œufs et de la farine, deux sortes de crêpes épaisses sucrées avec des morceaux de fruits. C’était assez bon, bien que toujours lourd, un peu gras et très sucré. La nuit venue, il prit congé en la remerciant poliment. Ce soir-là, elle ne se déplaça pas pour aller verrouiller la porte de la grange. Mais le chien accourut dès que Jean se fut installé sur sa couche improvisée.
    
    La semaine suivante, le jeune homme poursuivit le grand nettoyage de printemps. Il nettoya l’étable, l’écurie, la basse-cour, récupérant scrupuleusement fientes, bouses et crottin pour son jardin. Il répara un volet, le plancher d’un grenier, regonfla la roue de la charrette posée sur un essieu d’auto récupéré. Il en profita pour s’acclimater avec la grosse jument de trait en emmenant plusieurs chargements de détritus divers qui encombraient les cours et les recoins des bâtiments. La « Fraulein » le laissait sortir seul avec le cheval et la charrette, montrant la confiance qu’elle lui faisait désormais. Car il aurait pu faire des dizaines de kilomètres avec ce solide attelage et, qui sait, peut-être même atteindre une frontière. Certes, il n’avait pas de papiers, mais qui ferait attention en pleine campagne à un paysan allant ou revenant des champs ? L’idée lui traversa bien l’esprit, mais devenir poursuivi, sans cesse sur le qui-vive, la cible du premier tireur venu, présentait peu d’intérêt. Et puis au moins ici, il mangeait à sa faim.
    
    Tous ces travaux ...
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