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39-45 : Travail obligatoire
Datte: 28/06/2022, Catégories: fh, fplusag, campagne, amour, init, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe
Deux mois de classes et six mois de « guerre » pour en arriver là ! Il n’avait même pas pu faire la rentrée des classes au premier octobre, sa première rentrée. La mobilisation générale l’avait pris à sa famille dès sa sortie de l’École Normale, en juillet, diplôme d’instituteur en poche. Il avait fallu suer sang et eau, à des centaines de kilomètres de son Auvergne natale, pour devenir un « soldat » en deux mois de cagnard. Et puis il était parti pour la frontière de l’Est, confiant comme les autres en la fameuse ligne Maginot. C’est vrai que cette défense était impressionnante, tellement que les « fridolins » l’avaient tout simplement contournée. Et il s’était retrouvé comme les autres, prisonnier sans avoir tiré le moindre coup de Lebel. Résultat, après quelques jours derrière les barbelés d’un camp, deux lettres peintes en blanc dans le dos, KG (Kriegsgefangener, prisonnier de guerre dans la langue de Goethe), ils avaient été entassés dans des wagons à bestiaux, puis dans des camions bâchés avant qu’on leur ordonne de marcher sur des routes inconnues vers un avenir ignoré. À chaque village, parfois à chaque croisement, son petit groupe perdait quelques hommes, dirigés ailleurs. Lui-même avait été poussé à coups de botte et menacé d’un fusil sur un interminable chemin de cailloux. Le soldat n’avait cessé de le menacer qu’en arrivant dans la grande ferme, nichée au creux d’un vallon verdoyant. Jean avait peur des chiens, mais son gardien peut-être encore plus que lui. Et ...
... celui qui se précipita vers eux tous crocs dehors leur ficha une sacrée trouille. Un ordre claqua et le molosse stoppa immédiatement sa course, faisant demi-tour tranquillement. La silhouette d’une femme de haute stature, main en visière apparut. Elle échangea quelques mots avec le soldat qui fit volte-face et repartit d’où il venait. Quelle était donc cette sorcière qui faisait rebrousser chemin aux soldats comme aux chiens ? Elle lui fit signe d’approcher. Son visage était grave, empreint d’une sorte de tristesse infinie. Elle le toisa d’un regard fatigué et lui indiqua la grange du menton. Le chien en profita pour venir le renifler, il n’osa pas le caresser. Dans la grange, il y avait des outils qu’il connaissait bien pour les avoir vus parfois chez son grand-père, pendant les vacances : herse, charrue, moissonneuse… toutes tirées par un cheval. — Du schläfst da oben, dit la dame en montrant l’échelle pour accéder au grenier à foin. Comme il semblait ne pas comprendre, elle joignit ses deux mains contre sa joue en penchant la tête et fermant les paupières. — Ah ! Ja, ja ! Danke schön. Merci… Je serai au chaud là-haut dans le foin… — Aber, Ich schließe die Tür ab, verstehen, ajouta-t-elle en sortant une grosse clé de la poche de son tablier ? — Bien sûr, je reste un prisonnier et je serai enfermé. Ja, ja. — Gut ! Du riechst schlecht, dit-elle encore en se pinçant le nez. — Ah ! Ja… Beaucoup de jours sans laver… Normal, je pue… Elle l’amena jusqu’au puits ...