1. 39-45 : Travail obligatoire


    Datte: 28/06/2022, Catégories: fh, fplusag, campagne, amour, init, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe

    ... et remonta un seau d’eau. Jean comprit et posa sa capote et sa chemise. L’Allemande courut jusqu’à la maison et revint avec un bout de savon brunâtre et un torchon.
    
    — Danke schön, répéta-t-il poliment avant de se laver les mains et de se mouiller le visage avec l’eau glacée.
    — Nein, glapit la mégère en montrant son pantalon. Nimmt alles !
    — Hein ? À poil ? Avec cette eau glacée ?
    — Schnell, cria-t-elle !
    — Bon, bon, ça va.
    
    Et il s’exécuta, posant pantalon, brodequins chaussettes, bandes molletières et caleçon. Tout penaud d’être ainsi en tenue d’Adam devant cette teutonne, il la vit grimper sur la margelle du puits, empoigner le seau et le lui verser sur la tête. Du pied, elle poussa le morceau de savon vers lui et se pencha pour renvoyer le seau se remplir. Jean grelottait de froid et d’une petite honte également. Ce n’est que quand il fut couvert de mousse qu’elle daigna lui balancer un second seau sur la tête. Pendant qu’il s’essuyait sommairement, la femme prit ses vêtements un par un avec dégoût et les posa dans une bassine.
    
    — Komm ! (Viens!)
    
    Il la suivit jusque dans la maison, le torchon pudiquement enroulé autour de la taille et le maudit clébard qui lui reniflait les fesses. Il y faisait plus chaud, il s’approcha de la cuisinière en claquant des dents. La femme était partie dans une pièce voisine et revint avec quelques habits propres, appartenant probablement à son mari, mobilisé lui aussi. C’était un peu grand, mais il ne fit pas le difficile.
    
    — ...
    ... Papiere, aboya-t-elle de nouveau !
    
    C’est un ordre qu’il avait déjà entendu tant de fois en quelques semaines qu’il sursauta. Zut, où étaient-ils ? Dans sa redingote, bien sûr. Il sortit les chercher, les rapporta, elle les prit sans les consulter et les déposa dans un tiroir qu’elle ferma à clé et lui montra qu’elle glissait la clé dans sa poche. Genre, « voilà mon vieux, tu m’appartiens, tu ne peux pas faire trois pas sans papiers ». Prisonnier, quoi, il fallait s’y faire.
    
    — Willst du essen, demanda-t-elle en faisant un geste vers sa bouche ?
    — Oh ja, ja, danke, danke schön…
    
    Après les rations de l’armée, la roulante assez piteuse, ce furent des blocs de cailloux dénommés « pain » à tremper dans un brouet infâme où l’on trouvait tout sauf un légume connu. Oh oui, il avait faim, une faim à dévorer n’importe quoi, la vraie faim, celle qui vous coûte plusieurs kilos, de graisse d’abord, de muscles ensuite, de santé enfin. Elle mit une assiette sur la table, une forme d’écuelle grande comme un plat de service, une fourchette et un grand canif, un verre et une bouteille de vin blanc. Elle prit l’assiette et la remplit à la louche d’une partie du contenu de la marmite qui mijotait sur un coin de la cuisinière. Des pommes de terre… Il n’en avait plus vu depuis qu’il avait quitté l’Auvergne. Quelques feuilles de chou et un gros morceau de lard qui tremblait et mettait des yeux sur le jus qui baignait tout ça. Il ne se fit pas prier, s’assit sur le banc et se jeta voracement ...
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