1. 39-45 : Travail obligatoire


    Datte: 28/06/2022, Catégories: fh, fplusag, campagne, amour, init, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe

    ... quelque temps avec les mots, mais cette fois la « Madame », qui ne disait plus « Madameuh », prenait des notes sur un cahier.
    
    Puis elle emmena Jean dans une pièce voisine. Il fut estomaqué. L’endroit n’avait rien d’une pièce que l’on trouve dans une ferme. C’était tout simplement un bureau ou un salon d’intellectuel, avec son mobilier raffiné de style anglais, ces importantes collections de livres, une table de travail incrustée de cuir noir, un piano droit près de la fenêtre… Il ne comprenait pas :
    
    — Ihr Mann, questionna-t-il pendant au mari ?
    — Oh nein, mein Vater der ein Intellektueller war, répondit-elle en encadrant sa tête avec les mains écartées.
    — Ja, ja, papa intellectuel, j’ai compris.
    — Gut ! Wen alt, kam hier zu leben. Compris ?
    — Ah oui, il a vécu ici quand il était vieux.
    — Voui !
    — Et tu as fait son bureau ici. Du macht ein zimmer für ihn.
    — Jaaa !… dit-elle en battant des mains. Und sehen… (et regarde)
    
    Il y avait là tout Balzac, Flaubert, Maupassant, mais aussi Eluard, Ronsard, Villon, Hugo et bien d’autres. Tout un meuble de la grande bibliothèque qui comptait également trois ou quatre fois plus d’ouvrages en allemand. Ce petit bout de culture française fit du bien au prisonnier qui y vit un grand soutien moral possible et un nouveau pont entre lui et sa geôlière. Il comprit que son père avait fait la Grande Guerre, avait été gazé comme beaucoup et donc était mort assez jeune. Il devait être seul et sa fille, qui lui vouait un véritable ...
    ... culte, l’avait accueilli chez elle pour adoucir sa fin et avait reconstitué ici son univers, une chambre et un bureau avec toutes ses affaires les plus précieuses. Cet intellectuel était admiratif de la culture française et ayant appris la langue, se délectait de ses principaux auteurs en les lisant dans le texte. Sa fille avait à peu près quinze ans quand il était à la guerre, elle ne put bénéficier d’autant d’études. Après, il fallut assumer pendant des décennies le fameux slogan : « l’Allemagne paiera ». Elle s’est retrouvée mariée à un agriculteur, juste l’opposé de son père, et rapidement enceinte. Peu importait au fond, car devant les canons, les morts ont tous la même chair. Le mari était en Pologne où ça n’allait pas fort, le fils unique dans la marine et ne donnait de nouvelles que très rarement, mais la suprématie des océans semblait acquise.
    
    — Ich möchte alles lesen, dit-elle en montrant les bouquins français. (j’ai envie de tous les lire)
    
    Jean se saisit d’un petit ouvrage d’Eluard et commença à lire gravement :
    
    L’Allemande écoutait religieusement, mais hélas sans comprendre, ne profitant que de la mélodie des mots. Alors Jean s’arrêta soudain et se dirigea vers le piano.
    
    — Bitte, demanda-t-il ?(s’il vous plaît?)
    
    Elle acquiesça, il s’assit, monta une longue gamme montrant que l’instrument aurait besoin d’être accordé, mais sans véritable catastrophe. Puis il leva le nez sur une partition ouverte, du Schubert bien sûr. Il commença à jouer, la femme s’assit ...
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