1. 39-45 : Travail obligatoire


    Datte: 28/06/2022, Catégories: fh, fplusag, campagne, amour, init, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe

    ... capote de la honte », mais ça ne trompait personne. Un homme jeune et en parfaite santé qui rentrait chez lui sans uniforme récent ni brassard FFI, c’était suspect. En arrivant chez ses parents, seule sa mère pleura de joie de le retrouver après tant d’années en bonne santé. Son père, son propre père, ne voulut même pas le saluer, lui tournant le dos, le regard perdu à travers la fenêtre. Ah s’il était revenu estropié ou entre quatre planches, c’eut été un héros dont la gloire serait retombée sur toute la famille. Mais prisonnier en STO, c’était la honte qui s’abattait sur la maison. Il partit donc aussitôt et prit rendez-vous à l’Inspection d’Académie, pour savoir s’il pouvait occuper un poste gagné cinq ans plus tôt. On lui répondit que peut-être, mais pas sûr. Oui, on manquait d’enseignants, mais… certainement qu’il devrait faire ses preuves à nouveau puisqu’il n’avait jamais enseigné. Ah non, pas repartir à zéro, mais disons à zéro virgule cinq, refaire une année de formation professionnelle histoire de se remettre dans le bain. Non, il ne serait ni logé ni payé puisque c’était en somme un « redoublement ». Merci, au revoir.
    
    Dégoûté, affamé, il prit le soir même la route, à pied. Traversant des vergers, il trompa sa faim avec des pommes un peu vertes et des baies un peu passées. Il dormit à la belle étoile en regrettant sa capote, se fit conduire un bout de chemin par quelques chauffeurs compatissants et grimpa, au risque de se rompre les os, dans des wagons de ...
    ... marchandises. Il dormit dans des granges à foin, faucha quelques bouts de ficelle, une paire de sabots usés et de vieux vêtements sur des épouvantails, se déguisant en vrai-faux paysan. Il passa la frontière dans le Jura, là où le Rhin est le plus étroit, plus encore que le canal d’Alsace. Le parcours était farfelu, traversant d’abord le canal toujours en France, remontant vers l’amont sur une île entre canal et fleuve, franchissant ensuite un petit pont très court et sans surveillance pour se retrouver de l’autre côté du Rhin, c’est à dire en Allemagne. Sa parfaite pratique de la langue lui permit de se tirer de bien des situations, de trouver un hébergement beaucoup plus facilement qu’en France, un comble, et une succession de chauffeurs affables. Neuf jours plus tard, il sonnait au portail de la ferme qu’il avait quittée depuis trente-deux jours déjà. C’est un hurlement de joie qui l’accueillit.
    
    — Mein Hans, meine liebe, du bist hier… (Mon Jean, mon chéri, tu es là…)
    — Oui, je reviens pour les moissons !
    
    C’est sûr, l’Allemagne était plus accueillante que la France, au moins ici. Serait-ce le cas également au village ? Rien n’était moins sûr. Il était malgré tout Français, l’ennemi héréditaire. En attendant de le savoir, ce fut la fête à la ferme. Même le molosse, queue fouettant en tous sens lui mit les pattes sur les épaules pour lui lécher le nez. Que dire d’Astrid et de ses baisers, de sa précipitation à lui préparer une énorme omelette au jambon :
    
    — Comme tu m’as ...