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Fragment autobiographique
Datte: 19/08/2026, Catégories: #nostalgie, fh, jeunes, Auteur: Amateur de Blues, Source: Revebebe
... choper le dernier bus, mais j’ai toujours la main de Sophie dans la mienne. Nous n’avons rien dit de ces mains qui se tiennent, mais visiblement, elles ne veulent plus se lâcher. Dans le bus, on parle un peu du concert, des banalités. Nous savons l’un et l’autre que l’on ne dit pas ce qu’il faudrait dire, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Je me rends compte que je n’ai aucune envie de m’allonger par terre entre le bureau et Christian à tirer pour avoir un bout de couverture et à écouter Sophie respirer dans son lit. Je me rends compte que la seule nourriture que j’ai avalée depuis le matin est le bol de soupe que nous a offert Sophie. Je propose d’aller jusqu’à la gare pour trouver une brasserie ouverte toute la nuit. Sophie hésite et je comprends qu’elle est encore plus pauvre que moi. Alors je l’invite et elle accepte. Nous nous retrouvons dans cette immense salle d’au moins cinq cents places éclairée par des lustres du XIXe siècle. À cette heure-là, nous sommes à peu près les seuls clients. Nous sommes assis l’un en face de l’autre alors je comprends que je ne peux plus regarder le tapis ou les immeubles qui défilent derrière les vitres du bus. Avec un courage que je ne me connaissais pas, je plonge la tête la première dans le visage innocent de Sophie. Je vois son nez pointu et ses sourcils fournis. Je vois une cicatrice sur sa tempe. Elle m’expliquera plus tard qu’elle est tombée de vélo quand elle avait sept ans et qu’elle avait essayé de le cacher à ses ...
... parents pour ne pas être punie. Je vois ses jolies incisives quand elle sourit. Je suis en apnée et je sais que je ne pourrais pas remonter à la surface. — J’aime cette musique parce qu’elle est authentique, dit-elle de sa voix aussi authentique que la musique qu’elle aime, sa voix simple, sa voix émouvante, sa voix qui a dit « fais-moi voir cette main ». C’est vrai. Ce vieux bluesman m’a bouleversé. Nous sommes devenus punks parce qu’on n’en pouvait plus de la pop, des artistes frelatés de la pop internationale, de la rage populaire du rock que l’industrie du divertissement avait confisquée et rendue ridicule. Plus rien n’est authentique, les groupes punks encore moins que les autres, mais eux au moins ils le savent et ils le disent et ils s’en moquent. Mais je ne savais pas qu’il existait encore des gens qui font de la musique avec leurs tripes comme ce vieux. C’est un peu ce que je tente d’expliquer à Sophie, mes yeux dans ses yeux tandis que nous attendons nos plats en buvant un mauvais vin parce que je n’ai pas les moyens d’en acheter un bon. — J’ai deux livres dans mon sac, lui dis-je. L’un d’eux est « La société du spectacle » de Guy Debord. Tu connais ? Elle ne connaît pas, alors je lui raconte les situationnistes. Je me sens pédant, mais elle m’écoute en penchant un peu la tête de côté et j’aime ça alors je continue et je lui parle du deuxième livre dans mon sac, « Sur la route » de Kerouac. Je lui dis que je veux partir en stop, bientôt, pour ne plus ...