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Réfugiées
Datte: 30/03/2025, Catégories: fh, pénétratio, init, journal, mélo, initiat, Auteur: Loaou, Source: Revebebe
... aide et celle de ses deux compères. Je remonte les liens entre la France et la Serbie, tout en escaladant la montagne du français et de ses embûches. L’apprentissage de cette langue à l’orthographe sauvage et incohérente m’est devenu un défi. Je m’y fonds, m’y noie entièrement, jusqu’à en oublier le drame de ma famille dévastée. J’y entraîne Mère, Franck et Sylviane qui fouillent leur bibliothèque et s’appuient sur leurs connaissances pour essayer de répondre de façon fiable à mes questions pernicieuses. Je retrouve l’appétit et quelques kilos, Sylviane m’encourage à continuer : — C’est bien ! Encore un effort et tu seras de nouveau présentable ! Deux mois plus tard, j’ai fait des progrès immenses. Je ne peux pas tenir une conversation culturelle, mais je peux échanger. La formation se termine, je reçois un premier prix très symbolique – un pseudo-diplôme manuscrit – et Jelena me propose de les aider avec les « nouveaux ». Avant d’accepter, j’en parle longuement avec Mère. J’ai vingt-deux ans, mais, dans sa tradition, elle aurait encore voix au chapitre puisque je ne suis pas mariée. On échange longuement sur sa jeunesse, sur sa rencontre avec Père, avec un détachement inattendu. Quand nous parlons ainsi, il n’y a plus que « maman » et « papa » et je me surprends à presque m’adresser à papa au travers d’elle. J’en sors très perturbée, l’esprit ailleurs, et je me fourvoie lamentablement en demandant à Franck : — Papa, pourquoi le mot… Je m’interromps ...
... brusquement, figée, rougissante comme une tomate. Lui aussi s’est interrompu, mais il est très pâle et se rassoit pesamment alors qu’il se redressait. Il lui faut un moment pour lever un doigt, me demandant de patienter alors que je ne sais pas quoi dire pour m’excuser. Il m’explique : — Tu ne peux pas comprendre l’émotion que tu m’as donnée. Aucun enfant ne m’a jamais appelé « papa », nous n’avons pas pu en avoir. Et pourtant, Dieu sait si nous avons essayé et tous les examens qu’on a faits. On en a rêvé, on voulait adopter, mais le projet a capoté. Sylviane a enragé, parce que c’est d’elle que vient le problème, mais elle est plus solide que moi ; tu peux lui en parler sans crainte. Un silence immobile se prolonge, tous deux perdus dans nos pensées. Autant perturbée que lui, il me faut un moment pour revenir dans notre présent. Il sursaute quand je demande d’une voix troublée : — Tu veux bien remplacer Père ? Il en aurait presque l’âge, mais décline après un temps de réflexion : — Je ne crois pas que ce serait bien. On ne change pas de père à vingt-deux ans. Le tien doit continuer à vivre dans tes souvenirs et dans ton cœur. Il fait partie de tes racines ; si tu le perdais, tu ne pourrais plus être complètement toi. Je réfléchis un long moment, soupire : — Tu as raison. C’est pas autre père qu’il faut. C’est quoi il peut plus donner à nous. Ça, tu peux. Il se lève quand je tire sa main. Je l’enlace et me serre contre lui. Un moment désemparé, il ne sait pas ...