1. Réfugiées


    Datte: 30/03/2025, Catégories: fh, pénétratio, init, journal, mélo, initiat, Auteur: Loaou, Source: Revebebe

    ... appelé de la maison. Elle me gronde, mais réclame ce que j’ai appris, je le lui résume, incapable de réciter le détail de ces horreurs. Elle me demande :
    
    — Et leur bébé ?
    
    Je ne peux pas répondre et je ne veux pas y penser : il était forcément dans la maison. Ce bébé que j’avais tenu contre moi, émue, pendant que Katryna ôtait son haut pour lui donner le sein. J’avais voulu être à sa place. J’avais été jalouse. Elle s’était moquée :
    
    — Pourquoi tu n’en fais pas un ? C’est quand même pas difficile de trouver un homme !
    
    Mais voilà, je n’aime pas les hommes du village. Ils boivent trop puis ils sont brutaux. Mais surtout, Katryna a pris le seul que j’aurais voulu avoir. Elle en est morte à ma place.
    
    La nuit, je fais des cauchemars où mon père couvert de sang se fait tuer pour me protéger en vain d’une horde d’agresseurs qui veulent me saisir avec mon bébé. Chaque fois, je m’éveille au moment où ils me l’arrachent et déchirent mes vêtements. Je sombre dans la dépression, je n’ose plus essayer de téléphoner.
    
    Un jour, Mère reste muette au retour de sa sortie. Je sais immédiatement, sans qu’elle n’ait besoin de le dire. Pourtant, la réalité est encore pire : le hameau a été complètement détruit, aucun habitant n’a pu s’échapper. Elle ne reverra jamais son mari et Père ne me serrera plus jamais dans ses bras.
    
    Je ne me souviens plus des semaines qui suivent. Sylviane s’occupe de moi, me dorlote, m’occupe. Franck nous fait sortir, nous emmène à des spectacles, je ...
    ... ris aux clowneries sans être présente. Ils nous obligent à les accompagner pour choisir avec eux ce que nous allons manger, mais je n’ai pas faim. Je suis descendue à quarante-deux kilos et ils me secouent tous :
    
    — Tu dois continuer à vivre ! Pour leur mémoire, pour y retourner. Tu as encore de la famille, là-bas !
    
    Mais la guerre continue et les espoirs d’un retour rapide se sont envolés. Avec l’aide de Franck et Sylviane, nous voilà inscrites à des cours intensifs de français. Ce sont eux qui vont me sauver.
    
    * * *
    
    Nos professeurs bénévoles se nomment Arben, dont la famille est d’origine albanaise, Jelena, qui vient de Bosnie-Herzégovine et Göran, de Serbie, mais ils refusent toute distinction et se réclament exclusivement comme « Yougoslaves ». C’est très anachronique : la Yougoslavie est en guerre civile depuis presque dix ans, et n’existe plus. Mère les soutient inconditionnellement et je ne peux que suivre leur amitié indéfectible. Mais surtout, ils vont se mettre en quatre pour nous apprendre le français, et ils réussissent l’exploit de m’y intéresser, puis de m’y passionner.
    
    Je suis envoûtée par les bizarreries de cette langue pleine d’anomalies. Je les compare à celles du slovène et du serbo-croate, je redécouvre des subtilités de ma langue natale. Il me faut interroger Mère qui replonge dans sa jeunesse heureuse, malgré les régimes politiques durs. Jelena me qualifie rapidement de « ma linguiste » pour m’aiguillonner et je plonge dans les livres, avec son ...
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