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Réfugiées
Datte: 30/03/2025, Catégories: fh, pénétratio, init, journal, mélo, initiat, Auteur: Loaou, Source: Revebebe
On prête cette citation à Marx, à Mark Twain, ou à d’autres. Trouver son auteur est vain : elle s’est probablement formée petit à petit, comme les rivières se forment de ruisseaux. Autour de nous, ils charriaient du sang à l’époque du début de ce récit. Aujourd’hui, ce n’est plus chez nous, mais l’eau transporte toujours jusqu’à la mer le sang de morts aussi inutiles que barbares. Mon grand dilemme est de savoir si je pourrais faire ce qu’ont fait pour moi Sylviane et Franck. * * * À Rača, en juillet 1999, j’ai vingt et un ans. Depuis plusieurs mois, des véhicules armés traversent notre hameau, toujours rapidement et sans s’arrêter, mais nous avons peur. Quelques coups de feu sont parfois tirés vers nos façades, juste pour éviter que nous ne sortions ou que nous n’observions. Je sais que mon père fait partie d’un groupe résistant, mais il n’en dit absolument rien. En dehors de ces passages trop fréquents parce que le village est sur la route du front, on pourrait presque ignorer que les combats font rage plus au nord et que nous sommes tous des cibles potentielles : notre hameau est une communauté multiethnique où se côtoient dans une bonne entente une vingtaine de familles orthodoxes, musulmanes et catholiques. On se serre les coudes, malgré des incitations à la haine qui nous viennent de tous côtés. Jusqu’à ce matin terrible où mon père entre dans la cuisine, le visage fermé : — Sofya, où est ta mère ? Il faut que vous partiez. — Je ne pars pas sans ...
... toi, réclame Dušica en entrant. — On en a déjà parlé, je ne peux pas les abandonner. Moi aussi, je veux rester et participer, mais cette fois encore, Père est inflexible : — Si je suis pris, ils me tueront. Ce n’est rien par rapport à ce que vous subirez. Vous savez très bien ce qu’ils font : ils violent et torturent toutes les femmes jusqu’à ce qu’elles accouchent de leurs bâtards. C’est devenu leur arme. Je ne veux pas que vous subissiez ça. Ils avancent et on est trop près du front, maintenant ; ils vont venir et vous emporter. Vous devez partir pour qu’on leur survive. Une heure plus tard, nous l’attendons, debout dans la cuisine près de nos deux valises. Il est allé s’assurer qu’il n’y a pas de barrage sur la route. J’ai les yeux rouges, Mère aussi. Il entre, nous examine brièvement : — Vous ne pouvez pas partir comme ça. Vous êtes beaucoup trop jolies toutes les deux. Vous seriez capturées avant d’avoir quitté la région. Ils ne s’embarrassent plus de prétextes pour embarquer les femmes qui leur plaisent, maintenant. Nous suivons ses ordres comme des zombies. Mère coupe mes longs cheveux très courts et me laisse hirsute, affreuse. Elle me fait ôter mon soutien-gorge et me bande la poitrine pour l’effacer autant que possible, elle me rembourre la taille d’un pan de drap. Je recouvre le tout d’un polo noir, passe une chemise de mon père, trop large, et j’échange ma jupe contre un vieux pantalon de jardinage au bas encore terreux. Mère fait pareil, aidée par ...