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Réfugiées
Datte: 30/03/2025, Catégories: fh, pénétratio, init, journal, mélo, initiat, Auteur: Loaou, Source: Revebebe
... Père. On se tache le visage, le cou, les mains. Puis, après une longue et douloureuse étreinte, Père nous pousse dehors. Il nous conduit plein ouest par les petites routes où les rencontres sont moins probables, jusqu’à la ville et sa gare. Il y a déjà la cohue et nous ne dépareillons pas parmi les autres fuyards, en très grosse majorité des femmes. Notre éprouvant voyage – plusieurs jours de bus et de trains, avec la terreur à chaque contrôle, avec des nuits sans sommeil – se termine en France, chez Franck et Sylviane, des amis d’amis d’amis… d’amis. Une adresse obtenue par Père. Ils vivent seuls dans leur maison et nous offrent leur chambre d’amis. Ils nous aident à demander le statut de réfugiées, sans nous cacher que nous avons très peu de chances de l’obtenir. Officiellement, nous sommes deux touristes. Mère rassemble ses bribes d’allemand, je retrouve des fragments du français scolaire de mon enfance, très éloigné de celui de nos hôtes, dans lequel je mélange des rudiments d’anglais. * * * Notre vie s’organise, nous nous retirons souvent dans la chambre que je partage avec Mère. Les difficultés de communication ne facilitent pas les échanges avec nos hôtes bienfaiteurs et nous sombrons souvent dans la morosité. Les appels téléphoniques avec Père sont difficiles. Mère tient absolument à les passer depuis le bureau de poste où elle doit patienter longtemps avant d’avoir la communication, et il est souvent absent. Quand elle l’obtient, il ne s’étend jamais, par ...
... sécurité, et elle ne peut pas le questionner. Alors, Mère appelle de temps en temps les autres membres de notre famille, restés dans des hameaux plus en retrait. Les nouvelles ne sont ni bonnes ni mauvaises : la situation est stationnaire. Le village est épargné, des convois armés le traversent plusieurs fois par jour. Ceux qui sont restés tremblent et ne sortent que pour l’indispensable. Nous tentons des «petites travails » occasionnels de ménage, mais la barrière linguistique est trop difficile et les propositions ne se renouvellent pas. Les dollars que Père avait pu échanger fondent lentement. Sans la générosité de nos hôtes, il y a longtemps que nous serions à la rue. En échange, nous allons ravitailler quelques denrées à la Croix-Rouge. Mère le fait avec honte. Très traditionaliste, plongée dans un passé bercé de religion, elle qui a toujours donné sans regarder ne supporte pas de recevoir, de devoir. En dehors de ces sorties uniquement pratiques, plus rien ne m’intéresse, je reste prostrée sur mon lit, la tête vide ou hantée de pensées lugubres. J’aide machinalement nos hôtes à préparer le repas, à vider le lave-vaisselle, à nettoyer la maison, mais je me replie sur moi. Tout comme Mère qui a perdu son principal soutien : la religion orthodoxe, car il n’y a rien de tel ici. Elle va souvent à la petite église, quand il n’y a personne, mais peine à y trouver quelque réconfort, car tout y est trop différent. Au fil des semaines, elle y passe plus de temps parce qu’elle ...