1. Genèse d'un salopard


    Datte: 21/12/2024, Catégories: freresoeur, campagne, dispute, portrait, aventure, historiqu, Auteur: Iovan, Source: Revebebe

    ... cataclysme qui devait forger le salopard cynique que je suis devenu.
    
    Dans un galop d’enfer, Carl Mergine fit entrer sa charrette dans la cour, et l’arrêta avec un hurlement devant la porte d’entrée qui s’ouvrit sur les deux femmes, alertées par ce vacarme. Les deux pochards, déjà abrutis d’alcool, ne s’étaient pas encore levés de leur table de beuverie, que Carl sautait à bas du banc de sa charrette, et le visage défait, blême, triturant dans ses fortes pognes le chapeau qu’il avait ôté devant elles, s’adressa aux femmes :
    
    — Venez… ! Venez, vite… y a un accident…
    
    Et quand il vit les deux crétins qui s’étaient approchés, il se tourna vers mon père :
    
    — Ta fille est morte !
    
    La certitude que c’était la vérité explosa dans ma tête. Tout devint blanc… je ne sais pas ce qu’il se passa… je crois que je suis mort…
    
    Tout le reste n’est plus que confusion et souvenirs qui m’étouffent, et me tuent à chaque fois…
    
    Impressions floues, images ignobles, qui s’enchevêtrent, se chevauchent et se bousculent… dans une sarabande d’imbécillité et de cruauté que seule la vie sait imposer… Le pauvre petit corps ensanglanté, chiffe vidée, de ce qui fut ma Maureen, couchée sur le plateau d’une charrette, la poitrine écrasée, barrée de l’ignoble blessure, par là où sa vie s’en était allée… La gueule odieuse de l’assassin, faisant semblant de pleurer… La beigne de Pop, qui m’étend pour le compte, quand je saute à la gorge de ce salaud… Tout est flou, irréel…
    
    Mais, par-dessus tout ...
    ... ça, bizarrement, avec une acuité terrible, me sont restés les propos de Carl Mergine :
    
    — J’étais dans mon champ, t’sais, la petite prairie ronde, au bord du chemin, justement… Alors, j’ai entendu la charrette arriver et i’m’ont dit bonjour, tous les deux… Alors, t’sais, le chemin, il est en pente à c’t endroit, et alors le gars, sûrement qu’i’ voulait impressionner la p’tite… il a fouetté et pis il a poussé le cheval : « Diâ ! Ya ! Allez ! Vas-y ! » et alors, la charrette, elle est partie… Alors, j’ai dit que là, c’était pas bien… J’ai bien vu que ça allait mal finir… ! Alors la charrette, elle allait vite… elle a passé sur une grosse pierre, au bord du chemin, on voit encore la trace… Elle a sauté en l’air et la gosse, elle a été projetée devant… alors, y a les roues qui y sont passées dessus… !
    
    C’est là que j’ai sauté sur Nils et que Pop m’a étalé.
    
    Il y eut l’enterrement.
    
    Je n’étais pas là. J’étais loin… loin avec Maureen, je parlais à Maureen, j’embrassais ma Maureen… quelque part, refaisant peut-être, comme je le fis par la suite des millions de fois, le chemin de l’école.
    
    Non… Je n’étais pas avec eux. Ce semblant de simulacre de cérémonie… le pasteur, singeant les mêmes gestes, ripipillant les mêmes paroles, levant les mêmes regards, vers les mêmes cieux ricanants, tout m’amenait au bord d’un malaise qui ne me donnait qu’une envie : m’enfuir pour ne pas avoir à tout bousiller.
    
    Je ne m’enfuis pas.
    
    Et tout le temps que dura ce supplice pendant lequel ...
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