1. Playlist


    Datte: 12/11/2024, Catégories: fh, danser, fête, anniversai, amour, caresses, nopéné, mélo, portrait, Auteur: Amarcord, Source: Revebebe

    ... pareil. Partout où il avait lancé les dés, le blues était toujours le même…
    
    À voir comment ils buvaient les paroles, debout dans la pièce, prêts à partir, déjà couverts de leurs manteaux et pourtant frissonnants, il était clair que mes potes pensaient à Ben. La chanson s’est éteinte, personne n’a cette fois prononcé le nom de l’ami perdu, mais Jérôme a pourtant choisi de crever l’abcès, comme s’il devenait indécent de nier l’évidence, de dissimuler l’émotion.
    
    — T’avais raison, Jules. C’est bien trop moche de se foutre en l’air à vingt-sept ans.
    
    Sans doute. Mais je n’en étais moi-même plus si sûr. Si je leur avais montré la photo du beau jeune homme trois décennies plus tard, tenant sa gratte sous un visage bouffi, une clope au bec sous une moustache épaisse, le regard abîmé par des mômes qui s’étaient amusés à tirer à la carabine à plomb sur le clochard obèse, peut-être auraient-ils haussé les épaules, peut-être auraient-ils conclu qu’on n’en savait foutre rien, de ce qui était vraiment le plus moche. Seule certitude : vivre, c’est un putain de jeu de hasard,baby.
    
    Et l’amour, c’est tout pareil,honey, m’a aussitôt répondu en écho l’application musicale, qui enchaînait déjà sur un autre titre aléatoirement prélevé dans ma playlist de favoris. Les premiers accords de guitare ont retenti, bientôt rejoints par les claviers, et j’ai grillé tout le monde au blind test. L’album ?Blood on the tracks. Et la chanson, à vous de la reconnaître.
    
    Frissons. Décharge ...
    ... d’adrénaline. Salaud de Spotify ! J’ai évité de regarder la cheminée où trônait encore la pochette un peu abîmée du vieux 33 tours de Fiona, à laquelle elle avait attaché avec un trombone sa parodie en forme de vignette photo, deux gosses secrètement amoureux dans les rues de Paris, un jour de neige. La grâce des commencements.
    
    «Elle pourrait croire que je l’ai oubliée, ne lui dites pas qu’il n’en est rien, » chantait déjà le Zim’, avec plus d’intensité dans l’interprétation qu’il n’en mit probablement jamais dans sa carrière. Et je savais d’avance que la suite serait pire, un pur chemin de croix émotionnel, dont la voix écorchée de Dylan égrènerait chaque station.
    
    Nos amours sont si vulnérables, je n’étais même pas encore convalescent de cette découverte. Et puis, même mortes, elles ne le sont jamais vraiment. Elles survivent dans la mélodie et les paroles d’une chanson. De temps en temps, elle s’invite, de retour d’un lointain voyage, elle vous rend visite à l’improviste, elle vous serre dans ses bras, même ses gifles sont des caresses, puisqu’elle vous est si fidèle. Ces chansons-là, même les plus amères laissent sur vos lèvres une trace de douceur, leur morsure a le goût d’un baiser. Elles seules vous connaissent, et souvent même bien mieux que vous. Elles vous accablent et vous consolent à la fois. Parfois elles forment aussi des cadeaux, des objets précieux et fragiles, des parts d’intimité qu’on ne confie qu’à des mains sûres. Et ces mains-là l’étaient plus que toutes ...
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