1. Blowin’ in the wind


    Datte: 28/09/2024, Catégories: exercice, journal, confession, mélo, portrait, historique, aventure, Auteur: L'artiste, Source: Revebebe

    ... l’acharnement de tous, nous sommes vivants.
    
    Quel pied de nez ! Je viens de déclarer avoir couvert 243 milles en vingt-quatre heures en abordant enfin le cap Horn… Une moyenne de 10 nœuds pour mon trimaran, ils ne doivent pas en revenir, ces vautours ! 243 milles en vingt-quatre heures à la voile, un record, il n’est pas encore né celui qui parviendra à l’égaler avec un bateau de douze mètres. Quant à mon double, dès qu’il m’aura rattrapé dans l’Atlantique, je pourrai reprendre sa place et rentrer en triomphant.
    
    Piou ricane et réclame à manger. On se comprend tous les deux, on est sur la même longueur d’onde, sur le même canal. Il m’arrive de sautiller sur le pont, je bats alors des bras, comme pour m’envoler, en hurlant Piou-piou, Piou-piou, Piou-piou… Il me regarde avec bienveillance et crie avec moi. Son rire semble moqueur, je crois plutôt qu’il compatit à mon malheur, je ne décollerai jamais. Les mouettes perdues au beau milieu de l’océan sont, paraît-il, l’âme des marins qui ont péri en mer.
    
    J’ai erré un moment, presque trois mois, afin de permettre à mon fantôme de me rattraper… Il serait quand même mal venu d’arriver avant lui, et surtout difficilement justifiable. Trois mois de solitude à attendre en me laissant bercer par l’équateur, quatre-vingt-dix jours à lire, à écouter de la musique, à me baigner de temps en temps lorsque le vent l’autorisait, et surtout, à cogiter… Oui, j’ai énormément pensé à ma famille, en pleurant parfois à chaudes larmes de façon ...
    ... incontrôlable… Qu’est-ce que je ne donnerai pas pour les prendre à nouveau dans mes bras ! J’ai aussi beaucoup médité et me suis pas mal projeté, retrouver enfin ma femme et mes enfants me comblerait de joie, mais un doute ne me quitte plus : mon retour leur serait-il bénéfique ? J’ai enfreint les règles, réussirais-je à garder longtemps ce secret ? Et puis la mer m’a changé… Comment assumer les pressions qui m’attendent après tant de jours à vivre seul, à mon rythme, comme je l’entendais et sans masque à porter ? Je me suis déchargé de ce lourd fardeau en le reléguant à mon double depuis plus de six mois… Serais-je capable de l’endosser à nouveau ?
    
    Une brève communication avec la terre m’a appris que cinq de mes concurrents ont été contraints d’abandonner en raison d’avaries dans le grand Sud. L’un d’eux a fait naufrage sur le retour, dans l’Atlantique, et a heureusement été secouru, il est sain et sauf. Bernard Moitessier, quant à lui, n’aurait pas franchi la ligne d’arrivée et poursuivrait sa route, renonçant par la même occasion à toute chance de remporter la course… Qu’a-t-il pu lui passer par la tête, serait-il devenu fou ? Peut-être en a-t-il tout simplement conclu la même chose que moi : nous ne serons jamais libres à terre et tout effort pour exister ne pourra qu’être vain.
    
    Mon double me rattrapera donc demain, et dans quatre semaines je serai au port. Sur mes huit concurrents, seul Robin Knox a bouclé son tour, en 312 jours, s’il vous plaît ! Je suis foutu. Je ...