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Monsieur Jean
Datte: 11/09/2022, Catégories: fh, jeunes, init, confession, mélo, portrait, historique, historiqu, Auteur: Radagast, Source: Revebebe
... les affaires marchaient bien, il fallait reconstruire la France, réparer et surtout oublier. Je naquis au début des années folles, des années de fêtes, les années pour effacer les horreurs. Mes parents recevaient beaucoup, tant dans leur hôtel particulier parisien qu’ici, au château. Quand me vint l’âge de saisir un peu ce qui se passait autour de moi, je m’émerveillai devant les Hispano-Suiza, Duesemberg ou autres Bugatti qui se garaient dans la propriété. Ma nounou m’emmenait regarder ces merveilles. Dès quatre ans, je tombais amoureuse des automobiles, passion qui ne m’a jamais quittée depuis. Même si maintenant je ne peux plus conduire, et même si j’estime que les voitures d’aujourd’hui manquent de romantisme. Dans l’hôtel particulier aussi des fêtes étaient données. Bien que je fusse confinée dans ma chambre avec ma gouvernante, je me glissais parfois près de la porte et j’y voyais de belles dames danser le charleston ou le fox-trot, même qu’un jour une certaine Joséphine Baker m’a embrassée, j’y ai aussi croisé Maurice Chevalier, mais ce sont des noms qui ne te disent rien, des noms d’un monde révolu. Au château, ici même, de grands feux d’artifice étaient tirés lors de ces fêtes. Je les regardais depuis ma chambre, me bouchant les oreilles à cause du bruit, mais les yeux écarquillés, trépignant de joie après chaque fusée. Nous étions heureux. Personne ne se doutait de ce qui nous attendait. En 1930 mes parents vendirent l’hôtel de Paris, ou plutôt ...
... ils le bradèrent. Nous emménageâmes au château. Bien sûr, nombre d’employés et employées de maison ne nous suivirent pas. Ni mon père, qui resta à la capitale, pour régler quelques affaires, nous rassura-t-il. En fait, on le retrouva pendu dans son bureau. J’avais onze ans, mon monde s’écroulait, mon père, ce héros, disparaissait, ruiné. Finie l’école privée ultra-chic et chère, j’allais à l’école communale, puis au collège et lycée public. Les filles y étaient rares à cette époque, mais ma mère estimait de son devoir de me donner toutes les chances.Une jeune fille se doit d’être belle, mais aussi intelligente, disait maman, bien en avance sur son époque, et même encore sur celle-ci. Ma mère touchait une petite rente personnelle qui avait échappé aux huissiers et autres vautours. Nous vivions sans faire de folies. Dans le château, il ne restait que la cuisinière et deux servantes qui faisaient un peu tout, de la poussière au repassage. Plus un jardinier, le mari de la cuisinière. Il avait eu l’idée de remplacer des parterres de fleurs par un potager, de construire un poulailler et installer quelques ruches, ce qui améliorait l’ordinaire et nous faisait faire de substantielles économies. Mon grand plaisir était de récupérer les œufs et de nourrir les poules. Puis un jour, alors je venais de fêter mes quinze ans, monsieur Paul, notre jardinier, revint avec un jeune garçon à peine plus âgé que moi. Il expliqua à ma mère qu’il ne rajeunissait pas et qu’il lui fallait un ...