1. Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 5


    Datte: 10/09/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds

    ... Calmez-vous, ou je vais vous trouver une occupation.
    
    Trop tard, celles qui n’ont pas assisté à l’échange seront très vite au courant, le bloc A compte désormais une rebelle capable de clouer le bec de la prédatrice qui se pensait en haut de la chaîne alimentaire. Je navigue entre les tables au lieu d’en faire le tour, la tête droite sans exagérer, le triomphe modeste. La place de patronne ne m’intéresse pas, je veux qu’on me foute la paix, accessoirement qu’on voie en moi une bonne camarade de misère. La matonne qui a gueulé me sourit, bizarre.
    
    – Allez mesdames, c’est le printemps, je vous accorde une heure de promenade, un peu d’air vous fera le plus grand bien. Excellent, Marvault, souffle-t-elle à mon oreille au passage, Laval va se tenir à carreau, c’est une bonne chose pour tout le monde.
    
    L’équilibre des forces limite les risques d’affrontement, comme pendant la « guerre froide » entre l’Est et l’Ouest il y a un siècle, l’application concrète de la loi de Newton. Je n’y ai pas pensé sur le coup ; pourtant, l’idée de mettre cette garce dans l’embarras me plaît, je veux être la gentille de l’histoire. La blondinette cherche mon regard, moins pressée de se soumettre aux caprices de Laval encore sous le choc. Les autres ont choisi leur championne, moi, une sacrée responsabilité.
    
    Les positions ont radicalement changé dans la cour, les postures aussi. Je perçois des clins d’œil complices, des signes amicaux de la main, des sourires d’encouragement. Tout ça reste ...
    ... discret, mais dénote les prémices d’une révolution dans l’organigramme du bloc A. Je devrais peut-être marquer mon territoire en pissant aux quatre coins. Non, remplacer une tyrannie par une autre va à l’encontre de mes valeurs révolutionnaires. Laval se fait consoler par Gaëlle dans l’indifférence générale ; quant à la blondinette, elle a disparu.
    
    La silhouette de Christelle se fond dans l’encadrement de la porte, on dirait ma mère à l’époque où elle prenait de mes nouvelles au retour du boulot, quand ma diablotine de sœur qui faisait toujours ses devoirs dans ma chambre lui en laissait le temps. Elle n’a pas bu, du moins pas assez pour endormir sa conscience, la surveillante en chef a eu la présence d’esprit de la laisser présentable au milieu de la journée. Je tapote près de moi sur ma couche en guise d’invitation, on a des choses à se dire.
    
    – Le moral remonte, c’est cool, il va t’en falloir.
    
    La réaction teintée d’humour au second degré de ma codétenue sème un doute, vite balayé par sa grimace. L’information a déjà fuité, c’était prévisible. Je n’ai fait que me défendre, et accessoirement pris sa défense à elle.
    
    – Comment t’aurais voulu que je réagisse, cette garce nous mettait plus bas que terre, toi comme moi. Je ne vais pas m’excuser.
    
    Christelle prend ma main dans une attitude maternelle.
    
    – Je ne te le demande pas. La gentille princesse a évincé la méchante sorcière, bravo, il va se passer quoi maintenant ? Les détenues se moquent de la psychologie ...
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