1. Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 5


    Datte: 10/09/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds

    5 Vouloir et pouvoir
    
    Troisième dimanche, je prends doucement la mesure du pénitencier, un univers hors du temps dans un espace limité par de hauts mûrs hérissés de miradors, une réalité virtuelle qui n’a cours nulle part ailleurs. J’apprends la valeur du fatalisme, l’optimisme et le défaitisme sont les deux visages d’un même démon qu’il vaut mieux combattre. Le bien et le mal sont des notions ignorées en apparence, il n’existe ici que le permis ou l’interdit. On peut théoriquement tout se permettre dans la mesure de nos possibilités quasi inexistantes, sauf se faire prendre ; alors s’autoriser quelques largesses avec le règlement est le sport à la mode.
    
    Après Cat, mon réseau social s’enrichit d’une nouvelle camarade, ce n’est pas encore la foule autour de ma petite personne, seulement un peu moins le désert. Toutefois, rien ne remplace Christelle, notre complicité étalée sur la place publique pousse certaines à s’imaginer qu’on forme un couple. Ma codétenue laisse dire car les rumeurs l’amusent, moi parce que ce pieu mensonge m’assure une paix royale. On passe de longs moments à bavarder, parfois même après l’extinction de la lumière, juste pour nous inventer une normalité qui nous est personnelle. Par contre, je prends soin de réfléchir à mes propos, une bévue remettrait l’équilibre en cause.
    
    Le coup de pied sous la table m’arrache un semblant de grimace, Christelle me lance un sourire amical derrière sa main en paravent par souci de discrétion ; toujours cette ...
    ... réputation de dure à cuire à défendre. Sa patience ne s’émousse pas encore à corriger mon comportement de gamine écervelée, ça viendra. On est ensemble 24 heures sur 24 entre la cellule et le travail à la buanderie, y compris au réfectoire ou en promenade, alors les petits défauts finissent toujours par agacer l’autre. Je vais me calmer, promis, comme j’ai arrêté de parler à tord et à travers, notre amitié est le seul bien que personne ne songe à m’enlever.
    
    – Tu joues ou quoi ?
    
    La remarque a attiré le regard conquérant de Laval installée à un petit mètre de notre table, la braqueuse présente sa nouvelle copine à l’ensemble des détenues, tout près de Christelle afin de provoquer jalousie de la seconde femelle alpha du bloc A. Sa main frotte l’entrecuisse de la nana, la prédatrice affirme sa prise en la masturbant devant nous, on l’entend presque rugir de satisfaction à l’idée de passer enfin à l’acte après deux semaines à draguer la blondinette dans la cour à la promenade. Cette dernière ne s’attendait certainement pas à être exhibée ainsi, son sourire nerveux ressemble à un appel à l’aide.
    
    – Maillard, amenez-vous.
    
    La surveillante en chef vient de me sauver d’un mat cuisant, je n’avais pas la tête aux échecs. Je range le jeu rapidement, tête basse.
    
    – J’ai besoin d’elle jusqu’à 15 heures environ, ne l’attendez pas au déjeuner. Mon bipeur reste allumé au cas où.
    
    Droite dans ses bottes, la matonne note les consignes sur un calepin électronique, je devine un soupçon ...
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