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Poilade
Datte: 10/09/2022, Catégories: nonéro, portrait, historique, Auteur: Amarcord, Source: Revebebe
... Il a voulu détourner l’attention, que ça parte en suçette. Histoire qu’on soit tous pareils, tous aussi merdeux et joyeux, inconscients et hilares, comme des morveux jouant aux billes sous l’échelle vers nulle part, des potaches écervelés avec juste un poil d’avance sur l’horaire. En tout cas, il a collé les lèvres sur sa paume, il a soufflé comme dans une trompette, et ça a fait un bruit de flatulence. Un pet colossal. Un pet contagieux aussi. Parce que tous, tant qu’on est, on l’a imité. Ça pétait sur le no man’s land et ça pétait dans la tranchée, et ça rigolait comme des bossus, comme des poilus, des rires en pétarades. Le lieutenant nous regardait, il a haussé les épaules l’air de dire : peu importe. Et puis le sifflet a retenti. C’était l’heure du chacun pour soi, l’heure de quitter la tranchée, enjamber le parapet et de cavaler vers celle d’en face. ⁂ C’est lui qui a morflé le premier, le petit Georges. C’est le genre de choses que tes yeux aperçoivent sans que ça percute dans ton cerveau, juste une image. Tu réfléchis pas, t’as pas la temps pour le chagrin, même pas le temps pour la peur, et de toute façon, je sais pas pourquoi, ça a fait redémarrer mon rire, un rire incontrôlable. Ernest, j’l’ai pas vraiment vu tomber. Il était sur ma gauche, j’avais à peine sa silhouette dans le coin de l’oeil. L’oeil encore noyé de larmes, tellement j’avais rigolé. Tellement je rigolais à nouveau. J’ai juste entendu un choc étouffé, et capté comme ...
... un éclair fugace, blanchâtre, l’impression de voir des dents qui volent, comme un jet de dés malchanceux ricochant sur la table. De toute façon j’étais bien trop occupé à rire dans ma barbe, un vrai rire de poilu, un rire monstrueux, un rire féroce. Je ricanais encore quand j’ai sauté dans leur tranchée, quand je lui ai planté ma baïonnette dans le bide, au Boche, et je crois bien qu’il en riait lui-même, plié en deux, la bouche tordue par une grimace. « Mutti ! », « Mutti ! », « Mutti ! » qu’il hoquetait en se tenant les côtes, le Fritz, et c’était d’autant plus frappant qu’il était tout pareil au p’tit Georges. Au jeu des 7 erreurs, t’aurais donné ta langue au chat, à part l’uniforme et le Stalhelm à la place du casque Adrian. Si ça se trouve, lui aussi il venait d’écrire une bien jolie lettre. Meine liebe Mama, Ich schreibe Ihnen von der Front, die so ruhig ist. Hier ist die Moral gut und meine Kameraden sind freundlich… L’assaut avait réussi. Les Allemands qui n’étaient pas morts fuyaient. J’aurais pu rester là, attendant les ordres. Mais j’ai continué à courir en riant, en balançant des grenades. Le lieutenant hurlait mon nom, mais ça me faisait bien marrer. Je ne me suis pas arrêté. J’ai foncé en riant. J’ai ri en pensant au colon, aux médailles, à toutes les commémorations qui viendraient. A tous les anciens combattants alignés comme à la parade. Au défilé des culs de jatte et des gueules cassées, le grand carnaval que ça ...