1. Poilade


    Datte: 10/09/2022, Catégories: nonéro, portrait, historique, Auteur: Amarcord, Source: Revebebe

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    Vous voudriez la lire, ma lettre ? Ça n’a pas beaucoup de sens. Je ne l’ai pas envoyée. À quoi bon ? À quoi bon la rassurer ? À quoi bon l’inquiéter ? À quoi bon, puisque la vérité ne franchira jamais le tamis de la censure ? Elle m’écrit, elle, pourtant, et de bien jolies choses. L’écriture est ronde et douce, le papier parfumé à la rose. Tout cela n’a pas sa place ici. Vient d’un autre monde, d’une autre vie, hors la mienne. Pour certains, le courrier est plus vital que la soupe dans la gamelle. Celui que je reçois ne parvient qu’à me déchirer.
    
    Caporal René Dulac. 48e Division d’Infanterie. 162e Régiment. 1er Bataillon. 3e Compagnie. 1er Peloton. 2e Section. On survit comme on peut, ici, quand on a la chance de survivre.
    
    Moi, j’ai pris le parti d’en rire.
    
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    Et d’ailleurs, on a rigolé tout de suite, avec Ernest, et de tout. Ce n’est qu’après notre transfert ici, sur la Somme, qu’on s’est connus. On avait pourtant survécu au même enfer, avec le 162e RI, en Argonne. Le Mort-Homme. Ça nous faisait gagner du temps, inutile d’en parler. On savait. Aucune envie de jouer les matamores en le racontant à la bleusaille. C’est pas racontable. Alors autant rigoler. D’autant qu’on n’est pas tout le temps en 1ere ligne. On y monte de nuit, par les boyaux d’accès qui zigzaguent vers le front. On s’installe dans les gourbis. On reste un jour, parfois deux, avant la relève. Avec un peu de chance, il ne se passe pas grand-chose. De temps en temps, les Schleuhs ...
    ... nous balancent des obus, alors on se prépare à subir leur assaut, et puis il ne vient pas. De temps en temps, nos artilleurs leur rendent la politesse. Juste pour rire. Et puis on redescend vers l’arrière. Et on rigole, nous aussi. Ça laisse du temps pour la plaisanterie, toute cette attente.
    
    Et puis il y a les permissions. Les longues, je n’en parlerai pas, celles où je suis avec Hortense. Les courtes, elles se prennent derrière le front. Les poilus vont voir les filles, les filles de joie, comme pour se laver de toutes ces heures qui en sont dépourvues, puisque tout au front est un combat : veiller ou dormir, bouffer ou déféquer, traquer les puces et les rats, respirer même, tant l’odeur des tranchées est épaisse, grasse, fétide.
    
    C’est pas très élégant, ces rapports-là, c’est du vite fait mal fait. Ah, elles y vont aussi, au front, les gagneuses ! Faut vraiment être en manque. L’infirmier qui vous badigeonne la queue au permenganate. La femme qui se rince dans le baquet. Bons pour le service…
    
    Moi, j’avais passé mon tour. Ernest y est allé. Si ça se trouve, uniquement pour nous faire rire ensuite.
    
    — Alors, raconte…
    — J’ai pas tiré le gros lot. Une femme à barbe, elle sentait l’oignon.
    — Et qu’est-ce qu’elle t’a fait ?
    — J’en sais rien, figure-toi. Entre la pipe et la botte, j’hésite, vu qu’elle était aussi poilue en haut qu’en bas.
    
    Il était ouvrier dans une imprimerie, Ernest. La sienne reproduisait des calendriers, des almanachs, et puis des chromos ...
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