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Poilade
Datte: 10/09/2022, Catégories: nonéro, portrait, historique, Auteur: Amarcord, Source: Revebebe
... patriotiques. L’Alsace et la Lorraine, «On les aura les Boches », avec au dos les paroles de la Marseillaise, de Sambre-et-Meuse, ou de chansons plus légères, comme celle que Botrel avait posées sur l’air de la Tonkinoise. Quand ell’ chante à sa manière Taratata, taratata, taratatère Ah que son refrain m’enchante C’est comme un z-oiseau qui chante Je l’appell’ la Glorieuse Ma p’tit’ Mimi, ma p’tit’ Mimi, ma mitrailleuse Rosalie me fait les doux yeux Mais c’est ell’ que j’aim’ le mieux. Mais ce qu’il distribuait le plus, Ernest, c’était les drôles d’images pieuses colorisées qu’ils imprimaient aussi de façon plus discrète. Il en avait fait tout un gentil petit trafic, échangeant le bosquet de Lulu la Rouquine contre une touffe de tabac du même poil, les fesses rondes de la Vénus des colonies contre un carré de chocolat. Et puis en prime, gratuitement, il nous livrait des blagues. Un véritable arsenal, ils nous les mitraillait sans arrêt, sans pitié pour nos ventres tordus par les hoquets. Pire qu’un tireur d’élite : tu faisais pas gaffe, tu l’écoutais parler, pince-sans-rire, et bang ! Il te mouchait par surprise. On ne comptait plus ses victimes, tout comme les gradés, qui ne calculaient que les pertes, et jamais les morts, allongeant ceux-ci dans le même sac que les blessés et les disparus. Ils s’en foutaient bien, des morts, à l’Etat-Major, tout ce qui les intéressait c’était le compte des survivants, des valides, ceux qu’il leur restait sous ...
... la main pour passer à l’offensive. C’est peut-être pour ça qu’il était venu en visite, ce jour-là, le colonel, pour compter ses petits soldats jusqu’en première ligne. Une vraie délégation, avec ses officiers, le docteur et l’infirmière, l’aumônier, et même le photographe, pour immortaliser tout ça. Que ça s’imprime partout sur les gazettes et dans l’esprit du bon peuple : voyez comme nos poilus ont bon moral. Comme on les soigne, comme on s’occupe bien d’eux. Sauf que c’est le moment que les Schleuhs ont choisi pour nous balancer du lourd. Comme s’ils avaient voulu lui faire bon accueil, au colon, le sachant en visite. Il a détalé, en tout cas, lui et sa petite cour de touristes du front. Même que ça nous a fait rigoler, tandis qu’on se mettait en branle-bas de combat. — Ca lui fera pas de tort, au colon, a dit Ernest. Qu’il en chie lui-même un peu, dans son froc bien repassé. Mais c’est plutôt lui qui se tenait le bide, Ernest, il avait l’air pâlot. — Je peux plus, qu’il a fait, je peux plus. Alors il a pris la pelle-pioche, l’a mise à plat sur le sol de la tranchée, et a posé culotte en s’accroupissant juste à l’aplomb. — Qu’est-ce que vous faites-là, Lefranc ? a aboyé sèchement le Lieutenant. — Mon Lieutenant, je suis désolé, mais j’ai la colique. — Vous vous foutez de ma gueule ? Vous trouvez que ça ne pue pas assez la rage comme ça, avec les cadavres ? — Pas le temps d’aller jusqu’aux lieux d’aisance, mon Lieutenant. Sauf votre respect, je vais ...