1. 39-45 : Travail obligatoire


    Datte: 28/06/2022, Catégories: fh, fplusag, campagne, amour, init, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe

    ... sur cette nourriture divine, le meilleur repas de sa vie.
    
    — Nicht so schnell, lui dit-elle d’une voix pour une fois douce en agitant sa main à plat pour le calmer. Ach, der krieg… Wie ist dein Name? (Pas si vite… Ah la guerre… Quel est ton nom?)
    — Name ?
    — Ja ?
    — Jean. Je m’appelle Jean.
    — Chean… Hans. Ja Hans. Hans ?
    — Oui, ja, Hans si tu veux… Et toi ? Name ?
    — Fraulein !
    — Quoi ? Pauline ?
    — Nein ! Fraulein ! Ma-da-me, verstanden Sie ? (Non, Madame, avez-vous compris?)
    
    La réponse claqua sèchement et le ramena à la dure réalité dont il s’était échappé un moment, à la faveur de la chaleur de cette cuisine et de cette bonne nourriture. Il termina son assiette sans dire un mot et but un verre de vin. Et peu importait si la « Madameuh » n’était pas contente, il s’était bien rempli la panse. Elle se leva, ramassa son couvert et le mit dans l’évier avant de se retourner vers lui :
    
    — Du essen zo du arbeit, verstanden ?
    — Ja ja, si je veux bouffer il faut bosser. Normal…
    
    Elle lui fit faire le tour de la propriété, ponctuant sa visite de longs soupirs. Ceux de ne pouvoir être comprise facilement, mais aussi ceux du regret de la situation. Par exemple, dans l’étable conçue pour une trentaine de vaches, il n’en restait plus qu’une, « für milch ». Non, ce n’était pas son nom comme il l’a cru tout de suite, c’était pour le lait, une par ferme. Les autres ? « Für Soldaten », réquisitionnées pour nourrir les bidasses, comme les cochons dont il ne reste que le ...
    ... souvenir du dernier tué…
    
    Finalement, la guerre est aussi moche et stupide du côté des occupants que des occupés : on vous pique les bonshommes, on vous pique les neuf dixièmes des ressources « pour l’effort de guerre » et on voudrait le sourire de la crémière. En échange, on lui file un prisonnier pour faire le boulot, sous-entendu on repassera au ravitaillement bientôt. Sauf que le Jean se montra peu coopératif. Le jardin, en friche aux trois quarts, il voulait bien. Il cultivait son jardin et avait même eu des cours de jardinage à l’École Normale, car l’instituteur public devait « occuper bourgeoisement son logement de fonction », c’était dans les textes officiels. Elle avait beau lui montrer successivement une vieille jument de trait dont l’armée n’avait pas voulu, la charrue de métal et les champs à travailler en répétant « kartofelen », il laissait tomber ses bras en geste d’impuissance. Elle lui prit les mains et les regarda. Malgré quelques cicatrices récentes, ce n’étaient pas des mains de paysan, à l’évidence. Elle lui dit alors :
    
    — Ich, Bäuerin, avec geste global pour désigner la ferme. Du, en le montrant du doigt ?
    — Ich ? Schullmeister, maître d’école, un des rares mots qu’il avait appris pour répondre aux questions de ses geôliers.
    — Ach… fit-elle dépitée. Aber du kannst Deutch lernen und ich kann Französich lernen. Du, Deutch, répéta-t-elle en lui touchant la poitrine de son doigt, ich, Französich, en pointant la sienne.
    — Ah ! Ja, sehr gut !
    
    Son visage ...
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