1. Le verbe aimer


    Datte: 07/03/2022, Catégories: cérébral, nopéné, portrait, Auteur: Kannouteki, Source: Revebebe

    ... en fin d’après-midi, ma sœur Marie m’a téléphoné en pleurs pour m’annoncer :
    
    — Je le quitte. Je sors de la gendarmerie après un dépôt sur la main courante. Je retourne à la maison récupérer quelques affaires et mon fils chez la nounou… Pourrais-tu nous héberger ?
    — Sans souci, je t’attends. Prends ton temps sur la route.
    — J’arrive, alors. Je t’expliquerai. Je t’aime, mon frère.
    
    Ce n’est pas la première fois qu’elle essaie de quitter son bourrin de mari. Depuis le début, j’ai envie de lui casser la gueule ; je ne le sens pas. Elle ne se plaint pas, ne m’en parle jamais directement, mais je sais qu’elle n’est pas heureuse, qu’il la brutalise et maintenant qu’ils ont un bébé, mon petit neveu – je l’adore, ce gosse ; j’aurais aimé en avoir un à moi – la situation a empiré.
    
    Je ne suis pas aveugle : j’ai bien vu ses bleus maquillés, camouflés, ses yeux trop rougis avec un regard fuyant, entre lassitude et désespoir. Je l’ai même menacé, ce gros beauf : s’il touchait encore ma sœur, je lui éclaterais sa sale gueule de queutard dégénéré.
    
    Bon sang, il a recommencé ! J’ai envie de le démonter pour qu’il ne la touche plus.
    
    En attendant, j’ai préparé leur chambre et je les guette donc, inquiet, angoissé un peu avec cette colère qui monte. Je fume cigarette sur cigarette tandis que des souvenirs flash affluent, de ceux qui me dérangent quand je suis en état de stress comme ça.
    
    Autrefois enfants, en tant qu’aîné, je n’ai pu la protéger, nous protéger d’un monstre ...
    ... scélérat et profanateur. Le passé remonte en vagues vomissantes de dégoût. Je me sentais – je me sens toujours – coupable à double titre. Ma sexualité en a été chamboulée dans un paradoxe culpabilisant où mon propre corps m’a trahi mécaniquement tandis que ma sœur s’enlisait dans la noirceur.
    
    Nous n’y pouvions rien. Nous avons essayé de le dire, chacun à notre façon, mais personne ne nous a crus ou entendus. Déni de merde dans une société aveugle et sourde où notre parole s’est murée dans le silence face à l’ignorance crade des adultes complices des turpitudes abominables de l’un des leurs.
    
    Incompris, nous avons grandi entre un démon extérieur nuisible et l’hostilité de parents obnubilés par le travail : un père colérique et violent incapable de gérer ou retenir ses coups, prenant ses propres enfants pour de vulgaires sacs de punching-ball et une mère neutre, inexistante, soumise.
    
    Tu parles de modèle de parents de merde ! C’était couru d’avance…
    
    J’aurais donné n’importe quoi pour qu’ils disparaissent de nos vies.
    
    Cette situation a resserré nos liens frère-sœur, soudant ainsi ensemble nos âmes, nos cœurs d’enfants et nos corps à l’âge adulte ; chacun cherchant en l’autre l’appui, le soutien, l’affection et la tendresse comme pour puiser la force d’affronter l’inhumanité dénaturée partout autour de nous, même au sein d’une famille qui depuis longtemps en a perdu le titre. Toute notre vie, nous nous sommes apporté du réconfort comme nous pouvions pour avancer, ...
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