1. Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 6


    Datte: 02/02/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds

    ... mignon.
    
    J’aimerais qu’on me le fasse aussi ; malheureusement, jamais une matonne ne nous filera un objet coupant quel qu’il soit.
    
    – Installez-vous. Une bière, un verre de vin ?
    
    Où est le piège ? Il doit y en avoir un. La surveillante en chef est venue me chercher à l’infirmerie avant le départ de la blondinette, direction le petit appartement de fonction au premier étage du bâtiment administratif. Tant pis, je prends le risque d’accepter. Un mois de préventive et deux au pénitencier, ça en fait trois sans boire une goutte d’alcool, la tentation est trop forte.
    
    – Une bière, merci.
    
    – J’ai étudié votre dossier, étudiante en 3ème année d’histoire contemporaine à la fac d’Angers, vous prépariez une thèse sur les conditions de vie en milieu carcéral en 2015. Le début du siècle vous fascine ?
    
    – Plutôt les raisons de la transition entre la société d’avant et celle d’aujourd’hui...
    
    Je me retiens avec peine de dénoncer le capitalisme outrancier au mépris des libertés individuelles, la pauvreté galopante de la classe ouvrière, l’insécurité liée à la faillite du système éducatif, les droits des citoyens bafoués sans que le Conseil constitutionnel trouve à y redire, les mensonges orchestrés au plus haut niveau de l’État. Une gorgée de bière fraîche renforce le besoin de parler. Fais gaffe, Louise, tu avances sur un terrain glissant. La surveillante s’installe près de moi sur le canapé moelleux.
    
    – La crise sanitaire des années 2020, tout ce qui en a découlé, une ...
    ... sale époque, mes grands-parents en parlent encore. On en subit les conséquences ici, les détenues pourraient se cultiver un peu, se donner la chance d’un avenir meilleur à leur sortie, mais la plupart ne font aucun effort personnel, elles attendent que l’administration prenne les décisions à leur place, il y a forcément des drames. C’est un cercle infernal, et la direction générale pénitentiaire ne prend aucune mesure.
    
    Un tel discours dans la bouche d’une matonne a de quoi surprendre, l’idée d’un piège se précise. J’ai appris à me méfier à mes dépens depuis mon arrestation, rien ne garantit qu’elle n’essaie pas de m’amener en douceur à dénoncer des camardes révolutionnaires, un juge a tenté le coup au cours de l’instruction de mon affaire.
    
    – Bon ! Parlons peu, parlons bien. Votre codétenue vous tient en haute estime, je lui fais confiance. Vous savez qu’elle m’aide à préparer le concours d’entrée à l’école de police judiciaire, j’ai besoin de vous pour les devoirs d’histoire.
    
    Ah oui ! Rien en échange de ma collaboration à part une bière, aucune promesse ? Ça me rassure dans un sens, quand c’est trop beau pour être vrai, c’est faux en général. Et pourquoi préciser « police judiciaire » ? C’est évident, cette femme est au courant de mes échanges avec Christelle.
    
    – Qu’en dîtes-vous ?
    
    La surveillante en chef respecte toutes les détenues, elle a désamorcé la situation de crise ce matin sans donner de la matraque, alors pourquoi ne pas lui faire confiance. Je comprends ...
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