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Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 6
Datte: 02/02/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds
6 L’indésirable Soixante-deuxième jour de détention, début juin, je pourrais parler de la fonte de mes rondeurs, du moins en partie, suite aux exercices physiques imposés par Christelle, ou évoquer la trêve entre Laval et moi ; j’ai la tête ailleurs ce matin. La tension monte, on prend le petit-déjeuner toutes ensembles devant des matonnes appelées en renfort. La révolution espérée ? L’espoir de jours meilleurs ? Non, seulement une présence des plus déconcertantes dans un lieu où la promiscuité engendre la plupart des conflits. La fuite vient de l’infirmerie, de la copine de la toubib qui a accès à nos dossiers médicaux. La nouvelle pensionnaire serait en fait un nouveau. Cette révélation, de nature à semer le désordre selon la surveillante en chef, fera l’objet d’une enquête ; peu importe, l’envoi au mitard de la bavarde confirme la rumeur insensée, il y a bien un indésirable parmi nous. La colère remplace l’effarement, le bourdonnement d’abeilles surexcitées donne le vertige, la ruche menace d’exploser. Le casque anti émeute à la ceinture des matonnes n’aide pas à ramener la sérénité, au contraire, c’est la provocation de trop. Alors la cheffe prend le risque de mettre les renforts à la porte puis s’installe à une table au milieu de détenues hébétées, armée de son seul mug de café. Je ne peux pas m’empêcher d’admirer le cran de cette jeune femme d’une petite trentaine d’années au visage avenant ; il suffirait de dénouer le chignon, et de tomber le gilet de ...
... protection estampillé « Service Pénitentiaire ». Le courage paie, la rumeur s’estompe. Beaucoup ici seraient contentes d’avoir un mec sous la main, avec ses attributs virils évidemment ; en revanche, aller aux chiottes ou à la douche devant un transsexuel, même moi je trouverais ça un peu angoissant. On a eu de la chance sur ce coup-là, il ou elle, la communauté doit le déterminer, profite d’une cellule à part pendant que l’administration décide de son sort. Malheureusement, comme personne ne veut l’accepter, il ou elle se retrouve au fond du réfectoire entre le groupe de Laval et nous. Je fixe Christelle afin de ne pas être tentée de regarder de côté. – Girard ! La main du phénomène se lève au ralenti, il ou elle a appris sa leçon, la surveillante va lui indiquer son poste de travail selon la coutume. L’atelier de couture ? Ça pourrait ralentir la production, avec un impact direct sur le chiffre d’affaire. Il reste l’entretien, tout le monde retient son souffle. Il ou elle serait plus tranquille avec nous, c’est une certitude ; pourvu que la cheffe prenne la bonne décision. – Tu es dans l’équipe de Maillard. L’absence de réaction de Christelle tranche avec le soupir de Laval, si ça ne tenait qu’à moi, je lui demanderais d’approcher son plateau. « Ferme ta gueule, Louise, t’as plus à perdre qu’à gagner dans l’histoire. » La voix de ma conscience n’a rien à opposer à la voix de la raison sur ce coup, alors j’obéis sagement, à contrecœur. – Allons mesdames, fin du ...