1. La Vie de Solange, ou les mémoires de la Comtesse de *** (6)


    Datte: 24/01/2022, Catégories: Divers, Auteur: Mir, Source: Xstory

    ... l’intérêt pour mon rôle de maîtresse du domaine. L’intendant l’avait sans doute informé des changements que je souhaitais opérer, tant pour la gestion des terres agricoles que pour l’industrie de scierie et l’assèchement des marais environnants. Mes projets s’inspiraient grandement des ouvrages physiocrates que j’avais consultés dans la bibliothèque de mon père ; j’avais trouvé dans celle de mon époux bien peu de références : je m’étais alors empressée d’en faire venir de Paris, de Londres et d’Amsterdam. J’avais même convaincu le Comte d’être souscripteur de l’Encyclopédie, ouvrage inachevé qui promettait toutefois de précieux renseignements et enseignements dans tous les domaines, y compris ceux de l’agriculture et l’industrie.
    
    Bien entendu, je ne me contentais pas de consulter les articles scientifiques et techniques. Certains, plus… philosophiques, attisaient mon intérêt, tout en commençant à m’intriguer quant au bien-fondé de leur point de vue. Ainsi, l’article« jouissance » proclamait : « jouir, c’est connaître, éprouver, sentir les avantages de posséder ». Mon cousin jouissait voluptueusement en connaissant de sa verge la profondeur de mon corps, en éprouvant ma docilité à l’accueillir, en sentant les avantages à me posséder vigoureusement.
    
    Mais moi ? Je jouissais de me laisser posséder. Mon plaisir n’était-il donc pas reconnu de mes chers philosophes ? L’article poursuivait, donnant la parole à la Nature : « Crois-tu que ta mère eût exposé sa vie pour te la ...
    ... donner, si je n’avais pas attaché un charme inexprimable aux embrassements de son époux ? ».
    
    Ah, certes, le beau présent. La jouissance m’était aussi autorisée, car elle seule pouvait m’inciter à être engrossée et à enfanter. Les philosophes me faisaient l’aumône du plaisir par esprit pratique, non par humanisme : la jouissance me contraignait à la fertilisation. Comment Diderot le matérialiste prétendait-il inscrire sa philosophie dans l’athéisme, sans oser aller jusqu’au bout de sa lutte ? L’Eglise condamnait la jouissance pour des raisons soi-disant morales, et voilà que ce piètre philosophe ne trouvait à argumenter que sur « la propagation » humaine. Peu m’importait, vraiment, de perpétuer les générations humaines, peu importait aussi à mon cousin : nos plus grandes jouissances venaient lorsqu’il foutait ma bouche ou mon fondement, actions bien peu propices à l’engrossement… Si quelque femme avait participé à la rédaction de l’Encyclopédie, certains articles en eussent été bien modifiés.
    
    Jouissance… que n’eussè-je écrit !
    
    Jouissance? Jouir, c’est connaître, c’est posséder et se déposséder, c’est offrir ou s’offrir, c’est éprouver plaisir à la plus délicate ou à la plus brutale des intimités. Les hommes jouissent de sentir leur vit pénétrer en quelque orifice que ce soit, de savoir posséder celui ou celle qui s’offre à eux ; mais ils savent aussi se déposséder de leur puissance et se livrer au plaisir de l’autre, se soumettant ou partageant la jouissance. Les femmes ...