1. Ce diable d'homme !


    Datte: 03/05/2021, Catégories: portrait, Humour Auteur: Jean de Sordon

    L’une des toutes premières leçons de la vie, c’est que le temps passe. Il ne fait même que cela. Il profite généralement de ce que l’on a les yeux tournés vers l’intérieur pour mettre les bouchées doubles.
    
    Je me suis endormi quelques années : le temps tout juste de commettre quelques nouvelles, deux romans, de me marier (puis de m’en mordre les doigts), d’éprouver une violente tendresse pour un certain nombre de femmes – bref, j’ai vécu sans me soucier outre mesure du temps qui passe. Le salaud en a bien profité !
    
    S’il se contentait d’effeuiller les roses et de nous blanchir les tempes, le pardon resterait envisageable – mais qu’il s’en prenne aux amis…
    
    Au début des années quatre-vingt, ce n’est pas si vieux, mon pays pratiquait encore la peine de mort. Au moyen d’un ingénieux dispositif créé presque deux siècles plus tôt, on tranchait le cou des présumés coquins dont une assemblée de citoyens choisis au hasard avait jugé « en son âme et conscience » qu’ils ne méritaient pas de vivre.
    
    Mais nous n’étions pas les seuls, bien entendu. Aux États-Unis, on électrocutait, on gazait, ontout ce que vous voudrez à un rythme soutenu. On électrocute, on gaze, ontout ce que vous voudrez encore aujourd’hui. En d’autres endroits du monde, on pendait, ailleurs on lapidait, on garrottait… On pend et on lapide toujours.
    
    Dans un certain nombre d’affaires, la Justice reconnut un peu tard une regrettable erreur. Les morts attendent encore les excuses de leurs juges.
    
    Je ...
    ... pourrais fournir une abondante documentation sur les conditions dans lesquelles nombre de condamnés passent de vie à trépas : contrairement à ce que vous pourriez croire, la mort ne répond pas toujours docilement quand on la siffle.
    
    Mais je risquerais de vous faire fuir…
    
    C’est d’un homme que je veux parler ici, et d’un ami : Jean-Marie Aroué.
    
    Bien avant que l’abolition de la peine de mort n’alimente en France les débats de nos élus, Jean-Marie se battit pour cette cause avec toute la fougue et l’emportement qui caractérisaient ce petit bout d’homme, polémiste redoutable, esthète et anarchiste de cœur.
    
    Je ne nourrissais à l’époque aucune opinion fortement marquée sur la question – comme la plupart d’entre nous, sans doute. Jean-Marie allait y remédier, par l’une de ces méthodes expéditives dont il a le secret.
    
    Un dimanche où je lui rendais visite à Morhoc’h, le repaire breton dont il avait fait l’acquisition deux ans plus tôt, il me prit par la main, me fit asseoir d’autorité dans le salon :
    
    — Tu te tais et tu regardes. On parle ensuite.
    
    Les nièces de Jean-Marie sont là. Je dis : « bonjour, Marie » et « bonjour, Marie ».
    
    Deux Marie, l’une rousse, dite Fleur de Rocaille, et l’autre blonde : Bottinette.
    
    Les surnoms sont de Jean-Marie, grand amateur de sobriquets. Il en distribue à la pelle autour de lui mais les justifie rarement, peut-être parce qu’il n’y a rien à justifier.
    
    Vous ne verrez jamais en salle le film qu’il me projeta et c’est tant mieux. Il ...
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