1. Saint Matthieu et l'ange


    Datte: 15/10/2020, Catégories: fh, hplusag, religion, Collègues / Travail revede, pénétratio, Auteur: Lizbeth

    J’éternue bruyamment sans avoir le temps de me détourner du manuscrit ouvert devant moi, qui reçoit une bonne salve de mon ras-le-bol nasal de cette poussière, justement.
    
    Frère Pacôme, rat de garde des archives, sursaute et me jette un regard mi-horrifié, mi-méfiant. Horrifié parce que j’ai presque maculé la totalité du plan du monastère daté de 1167. Méfiant quand même, parce que je suis une femme. Ça n’est pas une découverte : la gent féminine n’est pas une espèce très courante dans les couloirs des abbayes cisterciennes masculines qui abritent encore une activité religieuse régulière. C’est en agitant la patte blanche du CNRS et en promettant le respect de règles très strictes que j’ai pu accéder au fonds ancien des archives du monastère.
    
    Je suis une jeune médiéviste, récemment récompensée par mon trentième printemps, récemment chargée de recherches. Bien que passionnée, je parviens bien aisément à comprendre que les « procédés architecturaux utilisés à des fins punitives dans les monastères de femmes au Moyen Âge » n’intéressent pas tout le monde. Bon. À vrai dire : personne.
    
    On sonne « none ». Pour moi, c’est la fin de ma journée aux archives. Pour frère Pacôme, l’heure du sixième office. Il se lève en lissant son scapulaire noir. Je bâille en silence, bouche grande ouverte. Déjà cinq jours de travail dans une pièce sans fenêtres : on pourrait croire que c’est moi, la recluse. J’atteindrais sans aucun doute bien vite l’exutoire de la transe mystique ou les abysses de la dépression, si on se mettait à me livrer ma purée au travers de guichets.
    
    Je mets enfin le nez dehors et prends une grande inspiration. Les cigales font claquer leurs cymbales dans les pins et le soleil frappe dur. Tout est chauffé à blanc, l’air est brûlant et sent la résine ; la mer est trop loin. Je me dirige vers l’entrée de l’hôtellerie pour rejoindre ma cellule.
    
    Mathilde, laïque, la soixantaine, me sourit benoîtement. Elle s’occupe de l’accueil avec une dévotion presque religieuse. Elle oriente les retraitants, ces gens, croyants ou non, qui viennent s’essayer au calme. Ils logent dans l’hôtellerie et sont souvent bien plus disciplinés que les moines eux-mêmes. Allez chercher l’erreur.
    
    Étonnamment, j’ai bien vite appris à connaître ceux qui portent la coule, ici.
    
    Mathilde évolue avec frère Matthieu, le frère hôtelier, la quarantaine bien frappée. C’est le premier dont j’ai retenu le prénom et c’est avec lui que j’ai eu mes premiers échanges : il a de grands yeux espiègles et bleu clair et rit beaucoup ; il fait penser à un ange qui, contrairement à son saint éponyme, toujours jeune, aurait pris de la bouteille. Il y a aussi frère Matthias, qui n’a de ressemblance avec Matthieu que le prénom. Il s’occupe de l’inventaire de la boutique. Les frères Jean-Pancrace et Simon-Pierre gèrent les cultures et l’exportation – c’est un grand mot – des huiles de lavande et de la confiture d’arbouse. Jean-Pancrace et Simon-Pierre sont vraiment frères.
    
    Oui, les ...
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