1. L’ardoise et la langue


    Datte: 27/06/2026, Catégories: Humour #érotisme, #Collègues / Travail, #lieupublic, Auteur: L'artiste, Source: Revebebe

    ... faim, Mustapha.
    
    Et là, il a compris.
    
    Ce n’était pas une blague.
    
    Quelqu’un le connaissait. Quelqu’un glissait ses mots dans sa viande, et il avait envie de mordre. Pas dans un sandwich. Dans le mystère.
    
    Il y a des jours où l’ardoise s’enflamme. Où la craie n’effleure plus, elle trace un sillon brûlant entre les jambes et la mémoire.
    
    Ce mercredi-là, Mustapha a découvert la phrase en plaçant une dosette dans la machine à café. Un trait rouge bien net. Une écriture nerveuse, un peu tremblante, comme si elle avait glissé d’un rêve dans un soupir.
    
    Il a lu une première fois. Puis une seconde.
    
    « Tu peux pas fuir le goût que ça t’a laissé sur la langue. »
    
    Il a failli lâcher sa tasse. Le café a débordé, coulé entre ses doigts. Puis il a levé les yeux, regardé la rue encore vide.
    
    — Mais c’est quoi, ce délire… ?
    
    À onze heures quarante-sept, les premiers clients sont arrivés.
    
    Pas des habitués. Des visages nouveaux. Des gens venus lire la citation du jour. Certains prenaient une photo. D’autres s’arrêtaient, bouche ouverte, un peu comme devant une œuvre d’art… ou un souvenir trop longtemps refoulé.
    
    Un couple est entré, silencieux. La femme, une grande brune en jupe plissée, a commandé deux kebabs. Puis, pendant que Mustapha tranchait la viande :
    
    — La pensée sur l’ardoise… c’est vous qui l’avez écrite ?
    — Non.
    — C’est dommage…
    
    Elle a regardé son mari. Puis Mustapha. Puis le couteau.
    
    — … Parce que j’aurais aimé qu’un homme me lèche avec des ...
    ... mots, comme ça.
    
    Elle est repartie sans ses serviettes. Mais avec une graine chaude dans les yeux.
    
    À treize heures douze, une étudiante a éclaté en sanglots au moment de payer.
    
    — Il… il m’appelait « mon petit kebab », avant. C’était notre code.
    
    Mustapha a tendu une canette, sans rien dire. Elle l’a serrée contre elle comme un doudou en aluminium.
    
    Le soir, Mustapha est resté seul. Il a nettoyé la vitrine, lavé les sols, mais n’a pas effacé l’ardoise.
    
    Il la fixait.
    
    Et dans sa tête, le mot « langue » tournait en boucle.
    
    Il a pensé à Yasmina. Encore. À sa bouche. À ses soupirs qui montaient quand elle disait : « T’es meilleur que la viande, toi. » Et de sa poche, il a sorti un vieux bout de papier. Jauni. Froissé. Qu’il n’avait jamais osé relire.
    
    À trois heures dix-sept du matin, incapable de dormir, il est retourné au Bosphore. Et l’ardoise était vide.
    
    Mais posée à côté, une craie. Rouge. Et un mot :
    
    À toi maintenant.
    
    Le lendemain, à huit heures deux, il y avait déjà deux personnes devant Le Bosphore. Une prof de maths à la retraite et un type en costume qui sentait la cravate mal assumée.
    
    Ils ne voulaient pas manger. Ils attendaient la phrase.
    
    Mais Mustapha avait passé la nuit la craie entre les doigts, comme une verge de feu qu’il n’osait pas brandir. Trop peur d’éjaculer des mots qui diraient ce qu’il gardait enfoui depuis des années, il n’avait rien écrit.
    
    Il avait essayé pourtant.
    
    « L’amour est comme un pain pita… »
    
    Effacé.
    
    « ...
«1234...»