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L’ardoise et la langue
Datte: 27/06/2026, Catégories: Humour #érotisme, #Collègues / Travail, #lieupublic, Auteur: L'artiste, Source: Revebebe
Au kebab Le Bosphore, on ne venait pas pour le décor. Une enseigne un peu délavée, des tables en plastique marron, et une clochette de porte qui sonnait faux, comme un soupir de grille-pain fatigué. Mais les frites étaient croustillantes, la viande bien dorée, et la sauce blanche maison donnait à certains clients des pulsions dont ils n’osaient même pas parler à leur psy. Derrière le comptoir, Mustapha, 52 ans, front brillant, poil dru, gestes précis. Un homme qui causait peu, mais dont les mains racontaient des romans turcs à chaque garniture. Ce que personne ne savait, c’est que Mustapha n’écrivait jamais le menu du jour. Pas plus que les petites citations soigneusement inscrites à la craie rouge sur l’ardoise à l’entrée. Tous les matins, vers cinq heures trente, alors qu’il préparait les tomates dans un demi-sommeil, il découvrait le tableau déjà rempli, comme par magie. La première fois, il a cru à une blague. La deuxième, à un coup de son neveu Lucas, un petit rigolo qui faisait des études de philo en jogging. La troisième, un client lui a dit : — Franchement, Mustapha, c’est pas pour la viande que je viens. C’est pour ta sagesse de brocheur. Il n’a pas corrigé. Il a haussé les épaules. Et il a continué à couper ses oignons. Au début, les citations étaient douces. Poétiques. Un brin mélancoliques, parfois coquines, comme des murmures glissés derrière un pita : « Le corps a ses faims que la raison oublie. » « Si ton ex te manque, rajoute de la ...
... harissa. » Mustapha ne disait rien. Mais il lisait. Et chaque jour, une part de lui se dilatait un peu entre l’estomac et le caleçon. Pas du désir pur, non. Plutôt une chaleur ancienne, comme quand on ouvre une boîte d’épices exotiques, et que l’odeur vous renvoie dans une cuisine, un baiser, ou un décolleté mal refermé. Un mardi, Josette, 64 ans, ex-secrétaire médicale et veuve expressive, est entrée, légèrement maquillée. — J’ai vu la citation ce matin. Ça m’a remuée, Mustapha. Il a haussé un sourcil, tout en badigeonnant la sauce blanche. — Celle sur… les pitas à deux mains ? — Non, non. Celle qui disait :« Y a des soirs où on a besoin de chaleur, même si elle vient d’un kebab. » Elle s’est avancée, a posé sa main sur le comptoir. — Dis-moi, Mustapha… t’as déjà été tartiné avec autant de soin que pour tes sandwichs ? Silence. Puis il a éternué. Une poussière de paprika, probablement. Josette est repartie avec un sourire et un supplément sauce piquante. ________________________ Le lendemain, Mustapha commençait à s’inquiéter. Pas des clients. De lui. Il rêvait la nuit. De lèvres brillantes qui glissent le long d’un cornichon trop humide. Et une fois, il s’est réveillé en érection après avoir rêvé d’une broche qui tournait en gémissant. Il s’était levé, avait bu de l’eau. Avait ouvert la vitrine. Et dans la lumière blafarde de l’aurore, l’ardoise du lendemain était déjà remplie : Tu crois que tu nourris les autres. Mais c’est toi qui as ...