1. Le bruit incessant des machines


    Datte: 10/05/2026, Catégories: #sciencefiction, amour, cérébral, odeurs, Auteur: calpurnia, Source: Revebebe

    ... l’immortalité, mais l’amortalité. L’accident mortel est toujours possible. De même, les limites de l’efficacité de cette molécule au-delà du millénaire restent inconnues, faute d’un recul suffisant. En quittant la Terre, elles devenaient presque des déesses, afin de défier les distances quasiment infinies. Quelle audace ! De leur côté, les six astronautes masculins de l’Aube les avaient devancées de deux cents ans. Les planificateurs spatiaux avaient préféré séparer les genres à bord de deux vaisseaux différents, comme deux orgueilleuses tours de Babel jumelles conçues comme des projectiles pour aveugler les dieux. Celle des hommes, puis celle des femmes.
    
    Au début du voyage, les membres de l’équipage s’aimaient comme des sœurs et chacune jurait qu’elle donnerait sans hésiter sa vie pour les autres. C’était une sorte d’Éden où les fruits de l’amitié étaient tous savoureux. Au fil des décennies, la cohabitation est devenue de plus en plus compliquée, des conflits éclataient à tout propos, des clans se formaient et se recombinaient sans cesse. Une colère pouvait durer vingt ou même quarante ans avant de retomber avec l’oubli du préjudice initial. Trois cents ans plus tard, épuisées par la promiscuité, elles ne se parlaient plus et la commandante avait perdu toute autorité. Chacune effectuait silencieusement son travail en faisant mine de mépriser ses collègues. Encore soixante ans de plus, et Judith, l’officier médecin de bord, a profité d’une occasion pour dépressuriser la ...
    ... chambre dans laquelle dormaient ses cinq compagnes de voyage. Les autres auraient sans doute agi de la même manière si elle leur en avait laissé l’opportunité. Aucune n’a souffert : elles se sont asphyxiées dans leur sommeil, dans un ultime rêve concluant leur prétendue immortalité. Judith a découvert de beaux visages paisibles, puis les a embrassées sur les lèvres en guise d’adieu, comme autant d’amantes d’une relation désespérée.
    
    Après les avoir déshabillées, elle les a jetées dans le conteneur de récupération des déchets organiques, la machine a recyclé leur chair, ce qui lui a assuré pendant plusieurs années des repas plus copieux concoctés par Athéna. C’était encore l’époque où il était possible de communiquer avec la Terre : Judith a prétendu qu’il s’était produit un accident aux conséquences tragiques, puis elle a débranché l’antenne arrière avant d’avoir obtenu la réponse, afin de la redéployer en direction de l’Aube.
    
    Judith n’est pas fière de son geste. Si elle avait été sérieusement interrogée, elle n’aurait elle-même pas été capable de l’expliquer en termes clairs. Car elle aime encore ses collègues, même si elle ne pouvait plus supporter leur présence continue. La culpabilité l’a rongée pendant environ quarante ans, avant de s’estomper peu à peu : c’était la période où elle avait caché tous les miroirs au fond d’un placard pour ne plus voir sa propre image. Si elle s’est elle-même dévêtue d’une manière qu’elle voulait définitive, c’était parce qu’elle ne se ...
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