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Bleu
Datte: 07/05/2026, Catégories: #poésie, #philosophie, #drame, #rencontre, #regret, #nostalgie, Auteur: Sorel, Source: Revebebe
... chemins que la veille. Pour lui les lieux se souviennent des émotions vécues ; le jour était de velours et de laine. Tandis qu’il photographiait, perdu dans ses perceptions, elle s’approcha de lui. Elle aussi était revenue au même endroit. La marinière qu’elle portait ce jour-là soulignait sa gorge et sa nuque. Quelques mèches y jouaient en délicatesse. D’une voix qui sonnait faux, elle entama la conversation. — Vous étiez là, déjà, hier, non ? Je vous ai vu avec votre appareil. Aujourd’hui encore. Mais la lumière n’est pas terrible. Je peux vous demander ce que vous photographiez ? — La musique de la mer. Sa réponse avait jailli, trop vite. Il se sentit ridicule. Il n’aimait pas parler de sa façon de voir le monde, il savait mal le faire. Pourtant, elle l’invita du regard à poursuivre, sans sarcasme ni moquerie. Alors, il lui parla des instants transcendants ; du chant du monde ; du souvenir des passions vécues qui se rejoignent dans la mer et du don de la beauté, cette perle d’impermanence. Tant de mots pour masquer sa gêne. Il lui montra, sur son téléphone, la photo qu’il avait faite la veille. — Jolie. Vraiment, dit-elle. Dans ses yeux passaient mille choses qu’il ne savait comprendre, mais qui la rendaient troublante. Elle ajouta : — J’aime bien cette photo. On y trouve ce que vous me disiez. Et puis aussi autre chose. Une forme d’éternité, de sensualité magique. Ils allèrent boire un thé quand vint la pluie. Dans le bar, l’eau dessinait sur les ...
... vitres des arabesques insensées. Elle lui dit qu’elle faisait aussi de la photographie. Pourtant, elle ne précisa pas qu’elle exposait déjà en galerie. Elle avait un studio dans une longère qu’on lui prêtait, une vieille bâtisse normande à l’abandon, une de ces maisons pleines de fantômes et de souvenirs. — Elle a servi comme presbytère, avant. Mon art profane et les mémoires sacrées qui se côtoient. Ça me fait rire ! À cet instant, dans le jardin de leur être, quelque chose savait déjà l’histoire qu’ils allaient vivre, comme une évidence. Pourtant, il leur fallut bien des jours pour oser y croire. Peut-être que ce temps était nécessaire pour ne pas gâcher la rencontre dans une pulsion éphémère ? Elle l’invita à visiter son studio, le lendemain. Plutôt que de lui expliquer ce qu’elle faisait, elle préférait lui montrer. C’était du nu masculin, au Polaroïd, pour « capturer le fragment d’esprit invisible, le fantôme dans l’être ». Il trouva ses polas fantastiques, il avait rarement vu une telle sensibilité. Et là, bien sûr, comme si l’idée surgissait en elle sans qu’elle n’y ait pensé avant, elle lui proposa de poser. Le piège était tendu, il accepta d’en devenir la victime volontaire. Suivant les indications qu’elle lui donna, il se déshabilla pour s’asseoir devant une fenêtre, de la même façon que Yves Saint Laurent dans un de ses portraits iconique. Elle baptisa la série faite ce jour-là « journal d’un homme libre ». À la fin de la séance, tu me remercias ...