1. Aile contre aile


    Datte: 05/04/2026, Catégories: #article, #psychologie, #société, #initiatique, ff, Auteur: Maryse, Source: Revebebe

    ... deux colombes. Ses pensées dérivent en contemplant son dessin.
    
    Elle pense à Élise, la nouvelle. Au rire espiègle, à la voix enjouée. Elle a ce même éclat libre, un peu sauvage, qu’ont les deux oiseaux dans le ciel. Elle aussi semble voler à contre-courant. Elle revoit la façon dont elle s’est laissée tomber sur le lit en l’appelant « mon étoile », comme pour rire… mais pas tout à fait. Et cette drôle de chaleur qui a suivi. Cette comparaison involontaire qui revient sans cesse : pourquoi son cœur bat-il ainsi quand Élise lui sourit ? Pourquoi pas avec Pierre, le garçon si poli à qui ses parents la destinent ? Un bon parti, lui ont-ils assuré. L’amour viendra après le mariage, répètent les dames de l’institution avec une conviction paisible. Elle devrait penser à son promis. S’efforcer de le chérir. Comme une fille de son rang doit le faire. Tout le monde le dit. Il est bien sous tous rapports, il fera un bon mari.
    
    Mais ce n’est pas lui qu’elle voit quand elle ferme les yeux.
    
    Elle pense qu’elle exagère. Que cela va passer. Que ce n’est qu’un trouble d’adolescente, un manque d’affection, une admiration un peu vive. Une phase. Une faiblesse. Une exagération. Elle essaie de s’en convaincre. Mais malgré ses efforts, cela ne s’estompe pas. Au contraire.
    
    Pourtant, dans le ciel, les colombes tournent encore. Elles volent ensemble comme si cela allait de soi.
    
    Elle baisse les yeux. Elle a honte de les comprendre. Elle a mal.
    
    Tolérance
    
    Elle a vingt-quatre ans. La ...
    ... capitale est grise, tendue, surveillée. Les pavés résonnent sous les bottes allemandes, les tramways grincent au pied des immeubles haussmanniens, certaines personnes affichent des étoiles jaunes. Les vitrines des magasins sont recouvertes d’affiches de propagande. Il y a les alertes, les tickets de rationnement, les papiers à vérifier. Et les silences. Les dénonciations. Il faut se méfier, passer inaperçue. Ne jamais attirer l’attention.
    
    Elle fait partie de celles qui se fondent dans la masse. Qui ne posent pas de questions. Qui sourient avec mesure, qui saluent d’un signe de tête. Elle tape à la machine dans un bureau administratif, elle donne ce qu’on attend, ni plus ni moins. Elle fait son travail. Elle est invisible.
    
    Mais certains soirs, elle rejoint un petit appartement au sixième étage, sans ascenseur, derrière une porte aux peintures écaillées. Là, elle retrouve Jeanne. Elles ne nomment rien, n’en parlent à personne. Mais elles se retrouvent clandestinement chaque fois qu’elles le peuvent. Elles boivent un peu de vin rouge, elles rient à voix basse, elles écoutent des disques sur un vieux tourne-disque à manivelle qui crachote, pour oublier un moment le monde oppressant qui les étouffe. Parfois, elles s’endorment face à face, se tenant amoureusement la main, leurs pieds nus gainés de bas se cherchant tendrement.
    
    Un jour, alors qu’elles prennent le risque d’une promenade sur les quais, malgré les patrouilles, elles lèvent les yeux en même temps. Deux colombes ...
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