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Aile contre aile
Datte: 05/04/2026, Catégories: #article, #psychologie, #société, #initiatique, ff, Auteur: Maryse, Source: Revebebe
... revient sans qu’elle l’appelle. Sa voix douce, ses doigts fins lorsqu’ils effleuraient les siens pour corriger une couture. Et cette fois où leurs mains s’étaient frôlées trop longtemps. Tout en elle avait chaviré, sans comprendre pourquoi. Depuis, Clara a été châtiée. Elle, envoyée ici. La mère supérieure a parlé d’impureté, de danger pour son salut. On a prié pour ses errements. Est-ce un péché ? Une erreur ? Une maladie ? Elle n’en sait rien. Cela la tourmente. Elle prie, elle désespère, elle se tait. On lui a dit que Dieu aime toutes ses créatures, mais elle ne sait plus si c’est toujours valable pour elle. On lui a dit qu’elle doit résister à la tentation, au Diable, qu’elle doit aussi implorer le pardon pour sauver son âme. Les confessions s’enchaînent, les pénitences s’allongent. Les colombes s’éloignent dans la poussière du cloître. Elles ne s’envolent pas comme condamnées au sol par le ciel implacable. Mais elles ne s’éloignent pas, restant proches l’une de l’autre, obstinément. Comme si elles ne pouvaient rien faire d’autre. Elle détourne le regard. Son cœur bat trop fort. Une étrange douleur lui serre la poitrine, fait monter des larmes à ses yeux. Elle lutte pour ne pas pleurer. Elle ne doit pas flancher. Ici, ça aussi est suspect. Comparaison Elle a dix-huit ans. Fille de notaire, on l’a inscrite dans un pensionnat réputé pour sa rigueur, sa piété et son bon goût. Les jeunes filles y apprennent le piano, l’aquarelle, la diction, l’art de se tenir en ...
... société. On y lit Racine, on recopie des maximes de moralistes, on récite des poèmes sur l’amour vertueux, des chants d’église, des prières pour les âmes pures. Le mariage y est présenté comme l’aboutissement naturel d’une vie bien conduite. Elle fait tout ce qu’on attend d’elle. Elle sourit, elle s’incline, elle lit les bons livres. Elle tient son journal, soigne sa calligraphie, veille à la justesse de ses révérences. Mais quelque chose grince à l’intérieur. Un après-midi d’automne, dans le parc emmuré du pensionnat, elle s’installe sous un marronnier pour dessiner. Elle redresse le col amidonné de sa robe de pensionnaire, retire ses gants blancs avant d’ouvrir son carnet à croquis. Deux colombes traversent le ciel. Elles planent ensemble avec une lenteur étrange, comme si chacune cherchait dans l’autre la force de continuer. Ce vol à deux, cet accord fragile, est différent de celui des autres oiseaux. Elle le perçoit, elle le ressent en elle. Elle cherche à effacer cette sensation, à la repousser. Mais plus elle lutte, plus elle s’ancre en elle, tenace, insistante. Elle a honte de comprendre. Comme si percer leur secret faisait d’elle une traîtresse au monde qu’on lui a appris à honorer. Ses doigts, comme mus par une inspiration étrangère, crayonnent à petits traits nerveux. Leurs silhouettes éthérées, presque fautives, surgissent dans l’enchevêtrement de lignes hachées. Entre ombre et lumière. Plus symbolique que figuratif. Une esquisse équivoque. Comme le vol des ...