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Bijou bijou : prose entre les strophes
Datte: 17/03/2025, Catégories: f, fh, amour, nopéné, Auteur: Samir Erwan, Source: Revebebe
Bijou, bijou, te réveille pas surtout… Je ne vais pas faire de bruit, juste un café, c’est tout. Je marche vers la cuisine, tente de faire attention au parquet. Je sais que dans le couloir, entre la chambre et les chiottes, des lattes peuvent craquer. Les orteils crispés, les chevilles arquées, j’avance doucement, prêt à tout grincement. La lumière du matin s’infiltre à travers les stores. Je porte mes vêtements – jeans et chemise – sous le bras en retenant le cliquetis de ma ceinture. Me retourne vers le lit : Bijou dort sur le ventre, ses cheveux roux dispersés sur l’oreiller, le visage tourné vers la fenêtre. Elle ne peut me voir, elle dort encore. Les draps du lit sont repliés sur son bassin, me laissant voir son dos musclé, la fine ligne de sa colonne vertébrale, ses omoplates. Sa peau semble douce. Je peux plus rester ici, j’dormirai j’sais pas où. Toujours nu, je laisse ma chemise sur une chaise de la table de la cuisine, et enfile mon pantalon. Je ne sais pas où est mon caleçon, tant pis. Je dévisse la cafetière italienne sans bruit, la remplit d’eau, ajoute le café moulu, allume le feu. La chaleur se répand et j’attends, regardant par la fenêtre. Le jour se lève sur une nouvelle vie. Le jour se lève sur notre ruelle, à Bijou et à moi, où les chats vivent des aventures, où les poubelles attendent d’être ramassées, où le linge séché n’est pas rentré et pends toujours mollement. Bijou, bijou, le temps ça pourrit tout. Elle et moi nous connaissons depuis que ...
... nous sommes enfants. Nous étions voisins et quand nous n’étions pas dans la même classe à l’école élémentaire, nous courions ensemble dans les ruelles, à sauter dans les flaques d’eau, à soigner les oiseaux, à se balancer sur un vieux pneu que son père avait accroché sous la galerie. Nous nous étions donné nos premiers baisers sur la joue, rigolions gênés de nos initiatives, continuions à jouer à la marelle, au ballon, à faire du vélo. Bijou était ma meilleure amie, à tel point que mes camarades de foot se moquaient de moi : « Tu joues avec une fille ! » Je m’en fichais, je retrouvais Bijou sur son lit de préadolescente, le soir, à feuilleter des bandes dessinées ou à écouter de vieux Hitchcock. — Moi quand je serai grande, je veux être capable de crier comme elle ! avait-elle affirmé en pointant Janet Leigh en train de crier sous la douche. — Pour faire fuir les méchants ? — Non ! pour être aussi bonne actrice qu’elle ! rajoutait-elle comme si c’était si évident qu’elle voulait chauffer les planches. La déco de sa chambre a évolué avec les années : les affiches de pouliches roses ont été retirées pour les posters des Spices Girls, les couleurs vives se sont assombries par la suite, Kurt Cobain est arrivé avec sa guitare et son drame. Nous fredonnions Rape me sans arrière-pensée, et Where did you sleep last night ? en ne comprenant rien de l’anglais. Nous ne regardions plus de vieux Hitchcock ni ne feuilletions plus de comic : nous roulions des joints en écoutant Jimi ...