1. Le pouvoir des fleurs


    Datte: 20/07/2024, Catégories: fh, voisins, jardin, nonéro, portrait, rencontre, Auteur: Le Chineur de Rêves, Source: Revebebe

    ... L’orgue tourmenteur s’est tu pendant tout l’après-midi, jusqu’au soir où j’ai eu la surprise d’entendre « le Printemps » de Vivaldi.
    
    Le lendemain, même topo. J’ai travaillé dans le silence toute la journée et une aria virtuose m’a récompensé de mon labeur. J’ai aussi trouvé, apporté par je ne sais quel mystère, un panier avec des victuailles devant ma porte. Je l’ai laissé avec un petit mot « merci ». La vie m’a paru tout à coup plus riante, rythmée par des paniers, des concerts et des petits mots. Seul subsistait un mystère : alors qu’il était impossible de regarder à travers le « béton vert » des thuyas, comment Rose faisait-elle pour tout voir ?
    
    Petit à petit, la haie de la discorde, trop uniforme, trop haute, enterrant mon jardin sous une ombre trop pesante m’insupportait. J’ai découvert tout au fond quelques branches coupées, mais lorsque j’ai voulu jeter un coup d’œil indiscret chez ma voisine, j’ai dû baisser la tête, car des abeilles se pressaient pour aller s’abreuver dans la mare du fond de mon jardin. Dans le panier du soir, tellement plus sympathique que mes courses au magasin du village où on me pressait de questions quant à « la manière dont je supportais la mégère » puis dont « j’avais dressé la vieille folle », j’ai écrit à ma voisine en lui demandant si nous pouvions envisager de la tailler plus bas ou de la raser et/ou de la remplacer par d’autres essences d’arbres. Dix minutes plus tard – surprise – l’orgue m’a joué « vous êtes les bienvenus chez moi ...
    ... ».
    
    Interloqué par cette réponse musicale, incertain quant à son interprétation, un peu intimidé, après avoir rectifié ma coiffure et changé de vêtements, je me suis rendu chez Rose.
    
    Pour la première fois, j’ai vu la grille de la propriété de ma voisine ouverte et après avoir frappé, sans réponse, je suis entré dans son jardin. Quel éblouissement ! C’est sans conteste le plus beau jardin que je connaisse. Une végétation luxuriante, une débauche de couleurs, de senteurs m’a enivré. Je n’ai su où poser les yeux, entre les arbres surchargés de fleurs sensuelles et de fruits, enlacés par des lianes lascives, le bourdonnement incessant d’insectes, des branches sculptées et peintes, les ébats d’une faune joyeuse…
    
    C’est bouche bée que ma voisine m’a trouvé. Grande, longs cheveux blancs, yeux foncés, peau mate de ceux qui vivent à l’extérieur, une longue robe orange encadrant une silhouette délicate, seulement animée par deux seins que l’on devinait libres. Une silhouette de Modigliani dans un cadre fauve…
    
    — Vous avez un jardin magnifique, lui ai-je lancé.
    
    Une étrange voix, un peu métallique, m’a répondu :
    
    — Vous allez vraiment enlever le Mur ?
    
    Je me suis d’abord souvenu de la surdité de Rose, puis j’ai compris que « le Mur » était l’hideuse et monstrueuse haie. J’ai hoché la tête. Un sourire extraordinaire s’est peint sur son visage. Brusquement, elle est rentrée chez elle. Je suis resté un peu interdit avant de repartir.
    
    Le lendemain, dès l’aurore, me sentant ...