1. Le pouvoir des fleurs


    Datte: 20/07/2024, Catégories: fh, voisins, jardin, nonéro, portrait, rencontre, Auteur: Le Chineur de Rêves, Source: Revebebe

    ... par une épaisse haie de thuyas de cinq mètres de hauteur. Enfin, « jardin » est un grand mot, puisqu’il s’agissait d’une pelouse peuplée par deux araucarias incongrus. L’habitation en elle-même, ancienne, était petite, manifestement coupée en deux, meublée comme il y a quarante ans.
    
    Tout à coup, les mugissements sinistres d’un orgue à pleine puissance ont soudainement retenti. Interloqué, j’ai regardé l’agent immobilier qui n’a pu cacher un geste de colère.
    
    — Désolé, la maison voisine est occupée par une vieille folle qui me fait à chaque fois ce coup. La propriété appartenait à des gens qui avaient deux filles : Thérèse et Rose. À leur décès, elle a été partagée en deux. Les filles se haïssaient. Thérèse a imposé la haie et a tenté de cadrer sa sœur, sourde. Rose, interdite d’accès, et qui d’ailleurs ne sort jamais d’ici, lui a répondu par l’orgue. Thérèse, qui fait entretenir son jardin par mon frère, entrepreneur en jardins, a rétorqué en faisant arracher un à un chacune des plantes du jardin, sachant qu’il s’agissait du seul point d’intérêt de Rose. Mon frère m’a dit que parfois l’orgue était tellement odieux que Thérèse et lui prenaient plaisir à arracher jusqu’à la racine les arbres, les arbustes, les fleurs… Pourtant, Rose est venue aux funérailles de Thérèse, mais en robe jaune, vous imaginez ! Elle ne s’est effondrée qu’auStabat Mater et est partie en coup de vent. Elle n’est même pas venue enterrer sa sœur… Thérèse avait légué sa maison à la commune avec ...
    ... interdiction de la vendre à Rose. Celle-ci pourtant m’en avait offert le prix demandé. Comme elle est sourde, je n’ai même pas pu le lui expliquer. Depuis, elle me le fait payer en faisant résonner son orgue à mes rares visites qu’elle parvient toujours à prévoir. Mais bon, je suppose que nous perdons notre temps et que vous ne voudrez jamais acheter cette maison.
    
    J’ai écouté avec horreur le récit de cette vie atroce, sidéré par l’égoïsme de cet agent immobilier. La tristesse des sons de l’orgue a, je suppose, dû faire écho à mon état d’âme. Les mots « je l’achète » sont sortis avant même que je réfléchisse.
    
    Quand j’ai emménagé trois mois après, l’orgue, à mon grand effroi, était immédiatement là, et pour la millième fois, je me suis demandé quelle belle connerie j’avais faite pour vivre avec cette colère à côté de moi. Toute la journée, alors que j’emménageais en rangeant les rares meubles que mon ex m’avait laissés, il a résonné sans pitié, ni pour mes tympans, ni pour mes nerfs. J’ai subi stoïquement ces hurlements en me rappelant les monstruosités dont ma voisine avait souffert et en espérant qu’elle se lasse. Pendant les trois premiers jours, respectant scrupuleusement la loi proscrivant le tapage nocturne, il m’a poursuivi. J’allais devenir fou. Il fallait qu’elle cesse… Mais, tout à coup, subitement, il s’est tu lorsque j’ai sorti d’une camionnette de location les dizaines de petits arbres que je voulais planter sur ce terrain maudit. J’ai aussitôt commencé à planter. ...
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