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La petite fille sans allumettes
Datte: 24/12/2023, Catégories: mélo, portrait, policier, Auteur: Serafin, Source: Revebebe
... rencontre ? Ou bien… Elle n’est peut-être pas du tout en EHPAD ; les pseudo-frais de l’établissement expliquent juste le peu d’argent que tu peux économiser… Elle se recroqueville sur le canapé, cinglée par chacun de mes mots. — Qu’est-ce qui n’est pas un mensonge, Sarah ? Dis-le-moi ! Elle sanglote doucement maintenant, le visage dans ses mains. Je me retourne vers la fenêtre, la regarder m’est insoutenable. Il neige dehors. La bise chargée de flocons frappe les vitres sans relâche. Je saisis mon manteau et sors en claquant la porte. Le froid glacial de la nuit m’accueille au-dehors ; je ne sais pas où aller. Je ne sais plus où aller. Je traîne mon désarroi dans la lumière glauque des lampadaires. Six ans de mensonge. Six ans qu’elle me raconte ses journées de façon elliptique, soi-disant, car son stress n’a pas sa place entre nous. Six ans qu’elle me demande de lui raconter mes romans, pour la faire rêver après son travail. Six ans que j’aimerais qu’elle me présente à sa famille, qu’elle officialise auprès d’eux notre amour. Y a-t-il d’autres mensonges ? Je ne veux pas y penser. Je ne veux pas y croire. C’est une chose de prétendre un statut social supérieur au sien ; c’en est une autre de tromper la personne qu’on aime. Peut-être n’a-t-elle eu d’autre choix que de maintenir le mensonge. Elle a sûrement voulu m’impressionner à notre première rencontre, en mentionnant un travail prestigieux. Et une fois le mensonge dit, impossible de revenir en ...
... arrière. Les flocons voltigent, quittant la nuit pour la lumière des réverbères. Ma vie s’est fendue comme un morceau de bois mort sous le coin du bûcheron. A-t-elle également prétendu m’aimer ? Ce serait absurde. Nous sommes fusionnels depuis notre rencontre. C’est elle qui m’a demandé en mariage. Je refuse cette possibilité. Je refuse de douter de nous. Le vent qui fait danser les flocons gèle mes joues et givre mes cheveux. L’histoire de la petite fille aux allumettes me revient en tête. La petite fille avait échoué à vendre ses allumettes durant la journée, et craignait d’annoncer son échec à son père ; aussi a-t-elle passé la nuit dehors, dans les rêves de lumière des allumettes, avant de mourir de froid. Je sais que le conte d’Andersen dénonce la pauvreté et la maltraitance des enfants au dix-huitième siècle ; mais au regard de mon trouble, j’en ai une vision différente. La petite fille méritait-elle de mourir pour n’avoir pas su répondre aux attentes de son père ? Pour n’avoir pas eu le courage de l’affronter ? Je n’ai jamais rencontré la famille de Sarah. Peut-être l’ont-ils contrainte au mensonge sans le savoir, sans le vouloir. Par des attentes déraisonnées. Par le coin des lèvres qui se crispe lorsqu’elle revenait avec une mauvaise note. Il faut si peu pour blesser un enfant. Et peut-être ai-je été tout aussi coupable, en étant fier du prestige de son travail. Elle ne pouvait pas revenir en arrière. Je vois maintenant le visage de Sarah sur cette petite ...