1. Peindre les ombres humaines


    Datte: 29/06/2023, Catégories: ff, bizarre, mélo, québec, Auteur: calpurnia, Source: Revebebe

    ... voir de plus près.
    — Sainte-Julie provoque quelles émotions, en vous ?
    — Une sorte de catharsis… un exorcisme de la malédiction de mes gènes. Je suis juive ashkénaze, le savez-vous, une population depuis toujours exposée à la maladie… Peut-être que ce tableau me donnera la force de me battre.
    — Ce serait fantastique.
    
    Elle ouvre sa valise et en sort des liasses de billets.
    
    — Voici la somme que vous demandez ; j’ai converti les dollars canadiens en euros. Et aussi…
    
    Elle me donne la corde.
    
    — Je n’en aurai plus besoin, maintenant que j’ai votre tableau.
    — Merci, je m’en servirai pour emballer mes tableaux. Pourrais-je vous demander un service ? Lorsque vous serez guérie, disons dans cinq ans…
    — Si je guéris, dit-elle en haussant les épaules.
    — Je n’en doute pas. Vous serez en de bonnes mains.
    — J’ai confiance au chirurgien, mais cette éventualité s’avère peu probable pourtant, vu mon état. Cependant, dans cette hypothèse, demandez-moi ce que vous voulez. J’accepte d’avance.
    — J’aimerais que vous me serviez de modèle… pour une nouvelle version de ce tableau. Pourriez-vous poser pour moi ? Et même : poser nue ?
    
    Elle reste sans voix devant l’extravagance de ma demande.
    
    — Mon corps sera dévasté, répond-elle d’une voix blanche, au bord des larmes. Comprenez-vous ce qui m’arrive ? Je ne serai plus qu’une ombre.
    — Croyez-vous que je recherche la lumière ? Mais une ombre, vous le serez bien moins que tous ceux-là ! Vous serez frémissante et pleine de vie. ...
    ... Mais je vous demanderai des poses impudiques, plus osées que jamais. Peut-être même pour plusieurs toiles. Avec vous, je me surpasserai. Nous serons scandaleuses.
    — Vous avez raison. Tabernacle ! C’est d’accord, vous avez ma parole. Si le miracle se produit.
    — Il se produira, j’en suis certaine.
    — Et quand bien même il ne se produirait pas. Alors, lorsque je serai arrivée à l’extrémité de ma vie, au lieu de convoquer un prêtre, je vous appellerai, vous viendrez peindre mon agonie et je vous exhiberai mon corps délabré, sans voiles, que vous peindrez dans toute son horreur, au moment même de mon dernier souffle. Je veux quitter le monde de cette façon, et vous seule êtes capable de m’accompagner.
    
    Elle s’accroche à ma main comme une presque noyée à une bouée providentielle.
    
    — Je vous promets d’être présente lorsque vous me le demanderez. Mais vous vivrez.
    — Chaque jour, pour m’en rappeler, je regarderai votre tableau…
    — Non, pas le mien, levôtre. Vous venez de l’acheter. Nul n’est plus digne de le posséder que vous.
    
    J’emballe méticuleusement l’œuvre avec du papier bulle, puis j’aide ma cliente à charger son acquisition dans une camionnette de location. Elle me fait un signe amical par la vitre ouverte. Le soleil de midi m’éblouit cruellement, mais je la regarde s’éloigner dans un torrent de lumière. Pour aujourd’hui, je crois qu’il me sera difficile de retourner à mes pinceaux. Trop de jour est entré dans mes yeux.
    
    Dans mon agenda électronique, un créneau est ...