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Peindre les ombres humaines
Datte: 29/06/2023, Catégories: ff, bizarre, mélo, québec, Auteur: calpurnia, Source: Revebebe
Il est rare que je sorte en plein jour, surtout en été. Une lumière trop crue blesse mes yeux fragiles. Je suis une femme de la pénombre, photophobe depuis ma naissance, et ma peau est si claire que le moindre rayon de soleil peut la brûler très vite. Mais aujourd’hui, c’est à dix heures qu’il me faut me rendre au Lauderdale, un bistro qui sert de la bière américaine, près de chez moi. J’y ai rendez-vous. Même à l’intérieur, je garde mes lunettes de soleil. Avec mon visage trop pâle et mon canotier, cela me donne un air particulier. Tant pis pour moi si je prête à sourire. Comme je suis en avance, je sirote une pinte d’Antipode dans un bock. Voici Myriam, une Québécoise d’une quarantaine d’années, ponctuelle, vêtue impeccablement, banquière de son état, si je me souviens de son courriel de présentation. Il me faut la prévenir d’emblée. — L’accès à ma galerie d’art est réservé à la clientèle que je choisis. Jamais je ne peins pour plaire à mes clients. Je ne prostitue pas mon art… Les pinceaux, je les tiens pour moi. Mon style est très, très particulier. Vous risquez d’être un peu… déstabilisée ! — Je le sais, mais je sais aussi ce que je cherche chez vous, répond-elle avec son délicieux accent. Elle commande la même boisson que moi. Nous trinquons. — À l’art, sous toutes ses formes. Après ce préliminaire, nous marchons jusqu’à mon immeuble. Elle tient une valise en main. Au-dessus des toits, l’azur est implacable et ce bain de luminosité estivale devient un ...
... enfer, heureusement de courte durée. Ascenseur : second sous-sol, là où j’ai acheté plusieurs garages contigus afin de perforer les cloisons intermédiaires et d’y installer à la fois mon atelier et ma salle d’exposition. Ici commence le royaume de l’ombre, le mien. Pas l’éclairage électrique, seulement des bougies rouges qui brûlent dans des alcôves. Les thèmes de mes tableaux ont de quoi choquer, même si ce n’est pas le but. Il n’y a pas de but. Ici, un accident de voiture où une femme regarde ses deux jambes arrachées, au premier plan. Là, la guerre des tranchées, dans toute son horreur, dans les moindres détails. Plus loin, un viol collectif par des soudards, la torture, et même les fours de la Shoah. J’ai le souci du détail. Les corps sont tordus, martyrisés dans tous les sens, jusqu’au grotesque. Il me faut au moins six mois pour achever une œuvre, généralement d’assez grande dimension. Les prix que je pratique réservent mon travail aux plus fortunés. Comme dans les avions, de petits sacs de papier sont disposés sur des présentoirs, pour les visiteurs qui ne peuvent garder leur repas à la vue de ce que je peins. Myriam semble avoir le cœur bien accroché. Elle observe et ne dit rien. — Ce tableau est déjà retenu pour un évêque ou un cardinal, dis-je à Myriam pendant qu’elle observe un Christ en croix. L’homme – Dieu, complètement nu, est un peu efféminé et son profil ressemble au mien, ce qui est normal, puisque je suis mon propre modèle, en me servant d’un miroir. ...