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Les passantes
Datte: 23/07/2022, Catégories: fh, extracon, bus, amour, revede, poésie, mélo, nostalgie, rencontre, Auteur: Patrick Paris, Source: Revebebe
... salles, grands trésors : — Vous allez voir mon préféré, « l’indolente ». Une femme étendue sur un lit, Marthe bien sûr, nue bien sûr. Sur le dos, sans rien cacher de sa nudité, une jambe repliée, on imagine que le peintre et son modèle viennent de faire l’amour. Elle est alanguie, dans une pose qui pourrait être obscène. Mais non, c’est beau comme l’amour, comme l’amour physique. Cela me fait penser au tableau « L’origine du monde » de Gustave Courbet. — Oui, mais Courbet est plus réaliste, presque anatomique dans sa façon de peindre le sexe féminin. Bonnard, lui, garde son mystère, tout en faisant rêver devant cette femme offerte à la vue des spectateurs. Devant son chef-d’œuvre, il m’invite à m’asseoir sur un petit banc. Il ne dit rien, fasciné. Serrés l’un contre l’autre, je sens sa cuisse contre moi, il passe son bras autour de mes épaules, je pose ma tête contre la sienne. Je suis émue, pour quoi ? Par qui ? Pas un mot, l’art se ressent, il ne s’explique pas. Je le regarde. C’est certain, il est amoureux de Marthe, l’image de la femme parfaite, de l’amante parfaite. Sortant de sa torpeur, il se tourne vers moi : — Excusez-moi, continuons. Je le suis, regrettant déjà ce moment magique qui nous a réunis. Nous continuons la visite main dans la main. Il me donne quelques explications sur chaque tableau. La fin de l’exposition, des photos de Marthe prise par son mari, en noir et blanc, encore nue bien entendu, quelle belle femme ! je ne peux ...
... m’empêcher de le taquiner : — Vous êtes amoureux d’elle ? — On peut dire ça. Si je devais voler un seul tableau, vous savez lequel je prendrais. La visite se termine, petit passage à la boutique, il m’achète la reproduction de son tableau. — En souvenir. L’heure avance, je n’ai pas envie de le quitter. Il me propose d’aller à la cafétéria du musée, salon de thé feutré. Magnifiquement décorée, la petite salle est bondée. Coup de chance, une table se libère proche de la fenêtre qui donne sur le jardin. À la table voisine, deux jeunes femmes, une brune et une blonde, la main dans la main, les yeux dans les yeux, elles n’échangent aucune parole. Je les avais remarquées dans l’exposition, en admiration devant une toile, elles aussi sous le charme de ce peintre qui rapproche les cœurs, qui rapproche les corps. Devant mon thé et lui son café, je l’écoute, buvant ses paroles, ne pouvant détacher mon regard de ses yeux qui me fascinent comme ce matin dans le métro. — Alors, en cinquante ans, il n’a connu qu’une seule femme, qu’un seul modèle ? — Non ! Sa vie a été très mouvementée, mais je vais vous lasser. — Dites-moi. Je veux tout savoir. Ce Pierre a-t-il été l’homme d’un seul amour ? — Même pas. Il a connu Renée, un autre modèle qui est aussi devenue sa maîtresse. — Et Marthe ? — C’était avant son mariage. Il vivait avec Marthe et couchait avec Renée. Le beurre et l’agent du beurre. Il avait deux modèles, il a même peint des tableaux avec ses deux femmes, montrant ...