1. Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 3


    Datte: 21/07/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds

    ... d’ordinateur s’abaisse, laissant apparaître un petit écran incrusté. Je pensais que le trou servait à maintenir un stylo au bout d’une chaînette, comme la brosse à dent au-dessus du lavabo.
    
    – On lit tout ce que vous écrivez, Marvault, pas de connerie, et inutile de chercher, aucune connexion Internet. L’enregistrement se fait automatiquement, relevez le clavier jusqu’au clic quand vous aurez fini, l’administration enverra la lettre en votre nom. Par contre, je dois verrouiller la cellule.
    
    – Merci madame.
    
    La formule de politesse fait partie des règles, je n’ai aucune envie de rater l’occasion de communiquer avec ma petite sœur pour une connerie largement évitable. Ce qui compte, c’est de parvenir à mes fins.
    
    La fermeture de la porte, le pourquoi de la disparition de ma codétenue, plus rien n’a d’importance sauf écrire, maintenir le lien. Le beau-père ne s’occupe jamais du courrier à la maison, il ne saura rien, maman est assez maligne pour garder le secret, à condition de le vouloir. D’abord quelques lignes à son intention, je tiens à lui dire qu’elle ne doit pas se sentir coupable de ce qui est arrivé, à moi d’assumer mes erreurs, de tirer les leçons de tout ça. J’espère que mes conneries ne vont pas compliquer sa vie, qu’elle me pardonnera un jour.
    
    Je n’en pense pas un mot, évidemment. Ces balivernes sont destinées à l’amadouer pour obtenir des nouvelles de mon adorable Manon. Une chieuse comme toutes les gamines de 10 ans le sont avec leurs grandes sœurs, ...
    ... irrésistible quand elle fait semblant de bouder, si mignonne avec ses bouclettes brunes, les charmantes fossettes qui mettent son sourire entre parenthèses, un caractère fort semblable au mien. Je me souviens du jour où, toute petite, elle s’est glissée à la place de mes vêtements dans la valise que je devais emmener en camp de vacances, un sacré souvenir de l’époque insouciante qui a suivi le divorce des parents. On se tirera ensemble à sa majorité.
    
    On s’en sortait bien toutes les trois, papa payait la pension alimentaire, maman avait un bon travail. Bien sûr, j’aurais accepté qu’elle tombe amoureuse d’un homme gentil, j’aurais expliqué la situation à Manon. Mais là ! Comment ignorer que son nouveau mec participe au système pourri mis en place par le pouvoir central, que son seul plaisir est d’engranger des millions au mépris de la classe ouvrière qu’il exploite sans vergogne, un profiteur de la pire espèce capable de balancer sa propre belle-fille. Son fric ne lui servira à rien le jour du jugement.
    
    Balancer des excuses bidons pour faire passer ma lettre ? Aucune importance, l’heure de la vengeance sonnera dans cinq piges, ma fierté est ailleurs. Je me réjouis à l’idée de tromper ma mère malgré les sentiments qui nous unissent, davantage encore que les garces du personnel administratif chargées de censurer le courrier pour l’administration pénitentiaire. Jamais on ne me transformera en mouton obéissant, plutôt mourir ; mais pas avant d’avoir assisté au réveil des forces ...
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