1. Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 7


    Datte: 26/05/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds

    7 Les archives
    
    C’est quoi ce bordel ? Toujours aucune nouvelle de maman, donc rien de ma petite Manon adorée. Il y a un truc qui cloche dans son courrier ? La censure l’a bloqué ? Si c’est le cas, je me demande pourquoi. Notre mère n’ose jamais changer de trottoir s’il n’y a pas un passage piéton, elle serait incapable de mordre la ligne, même par accident, je ne parle pas de la dépasser. Quoiqu’il en soit, ce silence me fait chier. Ou le beau père à eu vent de l’histoire, cet enfoiré a dû intercepter la lettre. Peu importe le motif, ce silence m’inquiète.
    
    – Évite d’y penser, tu te tortures pour rien.
    
    Christelle, adossée au placard à balai, m’observe avec attention ; elle essaie toujours de s’inviter dans ma tête quand mon besoin d’être rassurée refait surface, ça lui donne l’occasion de jouer au professeur de psychologie. On a le temps d’une petite leçon de survie en taule, ou de vie tout court. La cellule est propre avec dix minutes d’avance ce matin, ce qui arrive quand je l’ai laissée dormir la veille, inutile de repasser sous la douche pour effacer les traces de nos débordements. Parfois, la pauvre enrage contre les cernes bleutées sous ses yeux, ça m’amuse de l’entendre ruminer devant le miroir. Les autres s’en moquent, détenues ou matonnes.
    
    – Pourquoi on nous laisse baiser ? C’est pareil ailleurs ou seulement ici ?
    
    Quitte à entendre ma complice déblatérer, autant choisir un sujet qui m’intéresse, je ne suis pas maso.
    
    – Dans les pénitenciers où la ...
    ... peine minimale est de cinq ans. Tu n’en as jamais entendu parler parce que l’administration pénitentiaire se montre discrète sur un sujet aussi sensible et que les braves citoyens dehors ne comprendraient pas, mais il y avait d’énormes problèmes quand j’étais à l’école de police. Des bagarres, des suicides, des émeutes à n’en plus finir, au point que l’État a failli rompre le contrat avec l’entreprise en charge de la détention.
    
    Priver les gens de tout ce qui fait d’eux des humains attise les tensions, c’est logique. Moi aussi j’aurais certainement pété les plombs.
    
    – Dans un premier temps, ils ont rétabli le droit de recevoir des colis. T’imagines pas le bordel, tout ce que les familles essayaient de faire passer en douce, et puis c’était trop sélectif, beaucoup de détenus n’avaient aucun lien à l’extérieur. Ensuite, ça a été la télé, l’administration a autorisé une dizaine de chaînes. Alors là, bagarres dans les cellules pour le choix des programmes, les infirmeries ne désemplissaient plus.
    
    Grouille-toi, ma vieille, j’ai envie d’entendre la fin de l’histoire avant d’aller prendre le petit-déjeuner.
    
    – Un jour, un chercheur a parlé des singes bonobos, comment ces primates réglaient les tensions dans leur groupe en s’accouplant pour le plaisir. Voilà ! Il a fallu du temps pour planifier le truc, empêcher les dérives, prévenir les abus et les viols, mais le calme est revenu. L’administration a réussi à imposer les caméras dans les cellules, personne n’est à l’abri de ...
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