1. Chroniques pénitentiaires d'une rebelle 6


    Datte: 02/02/2022, Catégories: Entre-nous, Les femmes, Auteur: Sappho, Source: Hds

    ... Christelle d’un haussement des épaules.
    
    – Ça ira vite. Marvault, vous accompagnerez Girard à l’infirmerie après le déjeuner, puis retour en cellule quand la toubib aura fini, on se passera de vous.
    
    La tension est retombée au réfectoire, le calme de la surveillante en chef rassure les détenues, les renforts ont disparu avec les casques anti émeute. Gaby a l’intelligence de poser son plateau près de celui de Christelle, le dos tourné à l’assistance pour éviter de provoquer. Les regards dans notre direction se lassent bientôt, il serait dommage de laisser refroidir les délicieuses côtelettes d’agneau servies avec des frites bien grasses. La paix sociale en échange d’un repas de luxe, la recette a déjà fait ses preuves.
    
    – T’es tombée pour quoi ?
    
    Tout ce remue-ménage a occulté la question primordiale, celle qu’on pose à chacune des arrivées, l’intégration dépend souvent de la réponse. Ma codétenue, que rien ne peut troubler, tient à se faire sa propre opinion au lieu de se fier aux rumeurs. Beaucoup feraient bien de suivre son exemple ; malheureusement, en taule comme dehors, il est plus amusant d’imiter les mauvais sujets. J’aurais dû choisir psycho à la fac. Pourquoi ai-je l’impression d’avoir déjà pensé à ça ?
    
    – Cambriolages de pharmacies. Tout mon fric est passé dans l’opération, je n’ai plus rien. Les hormones coûtent trop cher, je dois en prendre tous les jours à vie.
    
    Evidemment, un traitement aussi lourd demande des rentrées d’argent régulières.
    
    – ...
    ... C’était quoi ton boulot ?
    
    – Soudeuse à l’usine de montage Renault de Saint-Nazaire.
    
    Les ouvriers servent souvent de variable d’ajustement pour répondre aux exigences du marché, un ou deux mois de travail mal payé, puis un ou deux mois de chômage technique à 50 % du salaire de base ; c’est plus facile que de demander aux actionnaires de renoncer à une partie de leurs dividendes. Il y a encore moins de cinquante ans, avec une prise en charge partielle par la sécurité sociale, Gaby aurait payé son traitement sans devoir se mettre hors-la-loi. Combien ici sont victimes du système dévoyé ?
    
    – Ton prénom c’est Gabrièle ?
    
    La question lui rend un vague sourire, tant mieux. Nos problèmes sont désormais les siens, c’est la règle dans l’équipe de Christelle, sauf que nous, on n’a aucune idée de la détresse morale des transgenres en taule.
    
    – Sans E à ma naissance. Mes parents se doutaient peut-être de quelque chose, va savoir, ça a facilité le changement d’état civil. J’ai passé la visite médicale hier, elle veut quoi la toubib à votre avis ? Sans doute ajuster mon traitement.
    
    Christelle se retient de se marrer à cause de son image de dure, il s’agit d’une histoire d’hormones en effet, mais pas dans le sens où Gaby l’entend, il serait dommage de lui gâcher la surprise. Quoique, avec sa copine au mitard, je me demande quel spectacle la toubib peut nous jouer, surtout avec qui.
    
    – On le saura bientôt.
    
    Le pied de ma complice taquine le mien sous la table en guise ...
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