1. Tranches de vie 1 et 2


    Datte: 31/05/2021, Catégories: nonéro, Humour Auteur: Zoe G.

    À chaque repas un silence pesant nous tombe sur les épaules. Juste les cliquetis des fourchettes dans l’assiette, le bruit sourd du verre qu’on repose sur la table, les regards fuyants qui annoncent le malaise certain, la fausse vraie vie.
    
    Je me sens parachutée dans le vide. Un vide sidéral. La vie qui bouillonne en moi est muselée, retenue, bâillonnée.
    
    Quoi dire ?
    
    Parler du repas, qui est excellent ? Et c’est vrai qu’il est bon ce repas ! De la lotte à l’américaine, pas n’importe quoi, des œufs au lait. Tout ça préparé avec amour, ça, je n’en doute pas.
    
    Mais quel amour ?
    
    Il existe certes, mais quel est-il ?
    
    Comment vit-on cet amour-là ?
    
    Je regarde la photo de mes parents épinglée sur le babillard (1). J’entends leur voix, leurs engueulades, leurs principes un peu ringards qui me saoulent à long terme. Mais une pensée heureuse me rattrape au vol. Mes géniteurs sont vivants et ce, dans tous les sens du terme ! Le cordon ombilical qui nous relie est la vie, la curiosité, la volubilité, les grandes envolées lyriques et dramaturgiques qui sont le sel de la personnalité qui est celle de notre famille !
    
    Miracle de la nature, mes deux enfants me ressemblent. Il suffit qu’ils se trouvent dans une pièce et la vie reprend ses droits ! Ça babille, ça râle, ça rit, ça négocie, bref, la vie !
    
    Comment vit-on l’amour silencieux ?
    
    Se comprend-on par signe, par code ?
    
    Je suis une extraterrestre déposée par mégarde à cette table, devant ma lotte à l’américaine, ...
    ... et si délicieuse soit-elle, le silence de la dégustation la rend fade.
    
    Comment vit-on l’amour silencieux ?
    
    Peut-être est-ce moi qui le rends silencieux, cet amour, à force de le vouloir à mon image ?
    
    Dieu seul nous a fait à son image, me prendrais-je pour Dieu ?
    
    La lotte refroidit dans mon assiette. On passe au dessert. Une cigarette rapidement consumée vient clore le repas. Dans le silence évidemment.
    
    Sûrement des choses à dire, mais comment les dire ?
    
    Nous vivons ensemble depuis trois ans, et le fossé se creuse. Tantôt remblayé par une nuit d’amour, tantôt raviné, entraînant avec lui toute la glaise dégoulinante du moment, qui en fait une tranchée de guerre. La guerre, je l’ai souvent provoquée. Par jeu, par dépit, par amour, par jalousie, par incompréhension, par colère. La guerre, ici, me garde en vie autant que l’amour ou le sexe.
    
    La guerre entre mon cœur et ma tête ne connaît pas de couvre-feu. Ma tête divague parfois, me restituant des douleurs du passé. Ce passé que l’on a psychanalysé, décortiqué, analysé, puis étouffé sous une facture de plusieurs milliers de dollars et quelques kleenex. Bien sûr que l’on se sent grandi par une telle aventure ! Mais le puzzle ne sera jamais entier, quoi que l’on fasse. On fait avec les morceaux connus et on accepte les vides.
    
    La guerre est une histoire de vie dans la mienne. De la méchante guerre où les protagonistes se déchirent à se tuer le corps et l’esprit, je suis passée à une guerre froide, sur fond de ...
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