1. La première fois que j'ai entendu parler de la guerre


    Datte: 01/11/2026, Catégories: #nonérotique, #historique, Auteur: Pitziputz, Source: Revebebe

    J’avais tout juste dix-neuf ans. J’allais à la fac comme on va en boîte, pour rencontrer des garçons et voir mes amis. Ce que j’étudiais importait peu et j’avais la prétention de penser que j’en apprenais plus sur le monde, la vie et la liberté en buvant des cafés qu’assise dans un amphi. Etienne et Lalo étaient ma nouvelle famille. Nous étions colocataires même si nous faisions appartement séparé. Nous dormions partout, chez l’un, chez l’autre ou chacun chez soi quand l’odeur de la fumée froide était intenable, ou quand une vraie douche de fille s’imposait avec crème pour le corps et shampoing brushing.
    
    Lalo était beau, trop beau pour être honnête. Il marchait la tête en avant et roulait les pétards comme personne. Il portait le sarouel cheveux frisés au vent et des sandales « Jésus », achetées dans un souk avec le cuir qui pue et un cercle pour le gros orteil. Etienne était petit et moins joli, mais il nous entretenait de ses théories géopolitiques, décrivant avec force d’infos présentées comme confidentielles, les mouvements du monde et les influences des dirigeants les uns sur les autres. Nous l’écoutions avachis sur le canapé de récup, beuglant les paroles deBobby Brown goes down,Look sharp etLondon calling.
    
    J’avais, comme tout le monde, entendu parler de la guerre de cent ans, des grandes batailles napoléoniennes, des poilus et de l’Anschluss. Je savais que dans l’ancien temps, les hommes s’affrontaient dans une prairie à coup de mousquetons et de boulets de ...
    ... canon ; mais j’avais réussi à résister à mon père qui voulait me montrer La grande illusion et je n’avais de l’armée au mieux qu’une vision remplie d’hélicoptères vrombissants au-dessus du Vietnam quand les protagonistes ne se mettaient pas à chanter des paroles obscènes qui nous faisaient sourire.
    
    Comprenez-moi bien, je suis née dans le pays du chocolat, neutre jusqu’au fond de ses boyaux, le pays dans lequel les avions de combat ne peuvent voler qu’aux heures ouvrables.
    
    Et puis un beau matin, l’Irak a envahi le Koweit.
    
    Etienne qui avait tout prévu tenait le crachoir. Nous débattions, analysions et nous abreuvions d’informations sur cette guerre prétendument chirurgicale que nous vivions par écran interposé, comme un jeu vidéo avant-gardiste. Nous disséquions les interventions politiques des grands du monde à grand renfort de pizzas surgelées et de packs de bières achetés dans le petit supermarché du coin.
    
    C’était la chevauchée des Walkyries, je tenais les manettes d’un hélicoptère et Lalo tentait de me faire avaler que Stevie Wonder c’était mieux que David Bowie. Etienne, lui, s’en fichait et ne jurait que par Keith Jarrett.
    
    Les amis, les autres, nous abandonnaient peu à peu, lassés par nos routines singulières : café, télé, re-café, pas re-télé, car elle n’était jamais éteinte.
    
    La coalition mondiale était romantique, gigantesque, magnifique : le bien contre le mal, malgré la voix dissonante de la France qui dissone toujours, du moins au début.
    
    Nous n’en ...
«123»