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Fragment autobiographique
Datte: 19/08/2026, Catégories: #nostalgie, fh, jeunes, Auteur: Amateur de Blues, Source: Revebebe
... me parle de ses études, de ses parents qui ne comprennent rien au monde moderne. Je ne dis pas grand-chose, mais j’écoute. Je crois qu’elle apprécie que je l’écoute avec attention. La salle de concert est assez grande, dépourvue de sièges et plongée dans l’obscurité. Un épais nuage de fumée de cigarette flotte à hauteur d’homme. — C’est bien d’être avec un mec à un concert, me dit Sophie de sa voix chaude en approchant sa bouche de mon oreille. Sinon, on se fait emmerder sans arrêt. Il y a de tout ici, des étudiants bon chic bon genre, des barbus, des hippies, des rockeurs. J’ai l’impression d’être le seul punk et d’ailleurs, je n’en suis pas vraiment un, car j’ai toujours ma chemise à carreaux et avec la journée que j’ai passée, ma crête ne doit plus ressembler à grand-chose. Il n’y a pas beaucoup de filles. Sophie me prend la main pour avancer à travers la foule et nous rapprocher de la scène. Je dois me répéter que c’est juste une copine à Christian, mais c’est difficile, avec ma main valide dans la sienne. Le musicien qui entre seul sur scène est un vieux noir grand et voûté. Il ressemble au gardien de nuit de l’entreprise dans laquelle travaille mon père. Les gens applaudissent. Je n’en reviens pas. Aux concerts auxquels j’assiste, nous crachons sur les musiciens et nous les insultons. C’est une marque de respect. Le vieux type s’assoit sur une chaise et place tranquillement devant lui une grosse caisse munie d’une pédale. Puis il empoigne une guitare d’un ...
... genre que je n’avais jamais vu avant. Elle n’est ni acoustique ni électrique, semble faite en métal et je me demande ce qui va en sortir. Mais quand le type commence à en jouer, je suis scotché sur place. Il a un son énorme, puissant, qui se suffit à lui-même. Il joue un peu puis il s’arrête et nous regarde. Quelques types sifflent, mais ils s’arrêtent, car tout le monde attend que le vieux se mette à parler. Ce qu’il finit par faire. — Le blues, dit-il (il parle en anglais, mais je traduis parce que c’est plus simple), est la musique que jouait mon père quand j’étais enfant. Mon père travaillait dans les champs de coton et il est mort jeune. C’est son père qui lui avait appris cette musique. Mon grand-père était un esclave. Je ne sais pas d’où il venait, il ne le savait pas lui-même. Mais il savait chanter cette musique que je vais vous interpréter ce soir. Elle n’est pas belle, elle n’est pas moderne. Elle dit que la vie est souffrance, mais qu’elle vaut la peine d’être vécue. Et il commence le premier morceau. Avec son pied gauche, il bat le rythme sur la grosse caisse, comme un cœur qui bat, comme la danse avant la guerre chez les Amérindiens. Et sa guitare joue les accords, des accords simples, toujours les mêmes, une mélodie qui pénètre par tous les pores de ta peau et qui t’entraîne là où elle veut t’entraîner, malgré le bruit de casserole de sa guitare. Et il chante, avec sa voix de fumeur, avec sa voix de nègre des champs de coton et j’ai oublié ma main, ma ...