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Brouillard sur le quai
Datte: 03/06/2026, Catégories: #fantastique, train, Auteur: calpurnia, Source: Revebebe
... regardait fixement dans ma direction ; j’ai reconnu Clément, mon employeur, auquel des mains de femmes – une seule ? plusieurs ? combien ? – prodiguaient de tendres douceurs. Il m’a fait un signe que j’ai interprété comme amical, une invitation à participer à sa partie fine, ce qui, au cas improbable où j’aurais souscrit à sa proposition, se serait de toute manière avéré impossible, dans la mesure où le tram s’est lentement éloigné. Mathilde et Bruno observaient cet étrange spectacle en écarquillant les yeux, comme hypnotisés. Moi aussi, j’ai trouvé cela fascinant. Un peu plus loin, j’ai reconnu Julien et sa nouvelle amie Maëlle. Ils avaient l’air heureux et me faisaient signe, eux aussi, pour que je les rejoigne. J’aurais bien voulu, si j’en avais eu l’occasion. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais éprouvé de colère envers eux. — On l’appelle la rame « Aphrodite », a dit Mathilde. On la voit apparaître de temps en temps, sans qu’on puisse prévoir son heure de passage. Elle est la plus longue, la plus confortable et la plus convoitée du réseau. Personne n’en connaît les arrêts, ni même s’il en existe. Elle arrive d’on ne sait où, son terminus est un mystère. Le bruit court qu’elle tourne en rond dans la ville depuis la nuit des temps. Ceux qui se trouvent à bord sont des morts ...
... ressuscités qui s’abandonnent sans fin aux délices de l’amour. Enfin, pour ce que j’en sais. — Quelquefois, a complété Bruno, on voit des gens qui essaient de monter en marche en s’agrippant aux wagons. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux. J’ai même été témoin d’un gars qui tentait sa chance malgré son fauteuil roulant, à la force des bras. À ma connaissance, aucun n’y est parvenu, et depuis le temps que je suis là, je le saurais. Ce qu’ils veulent faire est interdit. Les contrôleurs sont formés à se servir de gros bâtons métalliques pour obliger les resquilleurs à lâcher prise. — Ils doivent se faire mal en tombant, ai-je remarqué. — En effet. Il vaut mieux faire appel à mes services en cas de désespoir, a dit Mathilde. — Ensuite, on les retrouve là-bas, en face, a complété Bruno en accompagnant ces paroles d’un nouveau coup de menton. — Un jour, a murmuré Mathilde, l’un d’entre eux s’arrêtera, nous ouvrira ses portes et nous serons heureux. — Nous pourrons enfin nous tenir au chaud, a conclu Bruno en attaquant une autre pomme. J’ai acquiescé en hochant la tête, silencieusement. J’ai jeté le trognon dans une poubelle. Puis, comme je me sentais fiévreuse, je suis rentrée chez moi et me suis recouchée jusqu’au lendemain, la tête remplie d’un cortège de rêves démentiels.