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Vaudeville en Échelle Mineure
Datte: 15/04/2026, Catégories: #exercice, Humour #chronique, #nonérotique, #confession, #personnages, Auteur: L'artiste, Source: Revebebe
Il y a deux choses sacrées dans ma résidence : le silence après vingt-deux heures, et le tri sélectif. Et encore, le silence est plus souvent transgressé que les consignes sur les emballages plastiques. Moi, je m’appelle Armand, soixante-dix balais, veuf tranquille et retraité officiel du tumulte. J’ai troqué ma cravate contre un peignoir en éponge, et mes collègues pour des voisins qui trouvent que la météo est un sujet de conversation suffisant pour meubler un ascenseur. L’immeuble est un vrai mille-feuille. Trois étages côté rue, quatre côté cour, des entrées partout, des sorties de secours façon Fort Boyard, et des escaliers qui ne mènent nulle part – sauf chez Lucette, mais ça, c’est une autre histoire. Comme tous les soirs, j’étais descendu jeter mes ordures (enfin, les sacs, pas une métaphore de ma vie sociale). Je prenais mon temps. J’aime bien cette promenade digestive. Le local poubelle a une odeur de fromage oublié et de regret, mais il a le mérite de me faire faire mes mille pas. Et puis, j’espérais toujours croiser Madame Lefèvre, qui descend ses déchets en nuisette. On s’invente les distractions qu’on peut. Mais ce soir-là, c’était différent. Déjà, y avait du monde dans la cour. Beaucoup trop de monde pour une heure aussi molle. On aurait dit que tout l’immeuble s’était donné rendez-vous autour de l’échelle de secours. Vous savez, ces machins en métal qu’on croit inutiles jusqu’au jour où quelqu’un tente d’y glisser sa carcasse. Là, y avait ...
... attroupement. Un attroupement, c’est toujours suspect. J’ai approché, sac poubelle à la main, les sens en alerte. J’ai reconnu Lucette – bonnet tricoté maison, regard de fouine – en train de faire de grands gestes. — C’est pas croyable, j’vous jure ! Il est coincé ! — Mais qui ça ? Où ? j’ai demandé. Elle m’a désigné l’échelle. Deux jambes, qui dépassaient. Une paire de fesses vissée entre les barreaux. Et un râle étouffé qui venait d’entre le mur et le métal. J’vous le dis comme je l’ai pensé : ce soir-là, on avait pêché un gros poisson. Mais un poisson qui s’était fourré du mauvais côté du filet. J’ai d’abord cru à une blague. Ou à un mannequin. Faut dire que, dans cette position, c’était difficile à juger. Le bonhomme – enfin, la partie qu’on voyait – était coincé à mi-hauteur, le torse entre le mur et la ferraille, les jambes pendantes dans le vide. Une posture pas très digne, genre saumon fumé suspendu dans une cabane de pêcheur norvégien. — Il respire, au moins ? a demandé Madame Renard, du premier, en agrippant son petit chien comme s’il pouvait attraper une pneumonie par simple contact visuel. — Ben oui qu’il respire ! a répondu Lucette, vexée. Il râle, même. Écoutez. Et en effet, ça râlait. Un grognement long, désespéré, accompagné de quelques mots qu’on distinguait pas bien, sauf quand il a clairement articulé : — Aïe. P… de… bordel ! On était rassurés. C’était bien un humain. Deux jeunes du rez-de-chaussée, les frères Ouadi, ont tenté ...