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Empreintes fugaces
Datte: 17/02/2026, Catégories: #journal, #réflexion, Auteur: Maryse, Source: Revebebe
L’atelier des ombres La nuit est silence. Un silence cristallin. Si dense, si limpide qu’il efface le monde extérieur et en fait surgir un autre. Celui qu’elle s’approprie. Pour elle, ce n’est pas un vide : il est plein, vibrant, fourmillant. Ses sens affûtés s’y déploient et recomposent ce que l’obscurité voile. Assise devant la table, ses mains plongent dans l’argile fraîche, soyeuse. Tout peut recommencer, prendre forme. Ses doigts s’animent : la glaise devient corps, épouse ses gestes, tendre, réactive. Elle s’immobilise, sonde ce qui l’entoure. Inutile de fermer les paupières : le noir est permanent, mais tout afflue sans altération. Une myriade d’impressions fugitives – sons, odeurs, déplacements d’air, variations infimes de saveur – chantent l’invisible. Un chœur intime qui l’éclaire, la libère. Elle se sent pleinement elle. Un frisson la parcourt. Son inspiration s’éveille, se faufile dans ses paumes. Tout se transforme. La pâte se réchauffe, se fait chair. Peu à peu, une silhouette surgit : un visage, un corps, qui semblent naître d’eux-mêmes. Chaque empreinte devient caresse, chaque pression les rapproche. L’extrémité de ses doigts est révélation. La statuette prend vie. Devient souffle et présence. Un bras se tend, l’autre l’enlace. Ils dansent ensemble, portés par la nuit. Valse, tango, qu’importe : l’élan suffit. Tout s’ouvre devant elle. Le champ est libre, le temps de cette parenthèse nocturne. Ils tracent des arabesques dans l’espace qui se ...
... propagent en murmures de vie. Elle modèle vite, en apesanteur. Elle offre une part de ce qui la compose. Leur ballet s’intensifie, culmine. Au fil des figures, elle se confond avec la matière, unie à cette sculpture qu’elle a imaginée, façonnée, aimée – au point que tout paraisse réel. Mais déjà l’aube s’approche. Le jour – avec toutes ses dissonances – reprend ses droits. Créer la nuit. Affronter le jour. Elle le sait : ce qu’elle a fait naître ne peut être vu. Ses œuvres, fruits de ses autres sens, ne peuvent être comprises par des yeux. Alors elle détruit tout. Ses mains, tendres il y a peu, deviennent implacables. Elles écrasent, dispersent. La forme disparaît… jusqu’au prochain crépuscule, où tout recommencera. L’ombre de soi Une nouvelle nuit débute. Ses mains hésitent, tremblent, n’osent se poser sur l’argile : elle se cherche. Cette fois, c’est elle qu’elle veut modeler. Mais l’image que les autres captent en la regardant lui demeure inaccessible : le reflet de ses cheveux, la couleur de ses yeux, le ton de sa peau, et tant d’autres détails encore. Elle se connaît autrement : par la caresse de la brise sur sa joue, par le parfum subtil que sa peau exhale quand son cœur s’accélère. Par la saveur de ses lèvres sous la pointe de sa langue, par le bruissement de son corps que nul autre qu’elle ne peut entendre. Ses doigts quittent le bois lisse de la table et reviennent à elle. Elle se parcourt, tente de se percevoir : l’arrondi de sa pommette, l’arête ...